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Le type dans l’ombre
Jean-Pierre Bondu Accessoiriste

 

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Il y a les types dans la lumière et il y a les types dans l’ombre. Il y a, de toute évidence, Gary Cooper qui tire sur son clope, une étoile accrochée à sa chemise, il pose sa winchester et embrase Grace Kelly d’un baiser qui ferait tomber une nonne de son prie-dieu.

Silence ! On tourne ! Il y a les types dans la lumière et il y a les types dans l’ombre. Mais souvent, les spectateurs, émus et émerveillés, quittent comme des gamins, en quête d’autres aventures, leur siège pendant le générique de fin.

Pourtant, dans la salle, il y en a un qui reste assis jusqu’au bout, jusqu’au dernier son, jusqu’au dernier mot, dans l’attente que son nom apparaisse dans la liste sans fin. Le paquet de clope à Gary Cooper, l’étoile, le fusil, c’est lui. Il est accessoiriste. Quand son nom apparaît, il sourit.

jean-pierre-bondu-11Jean-Pierre Bondu est de cette tribu-la. On entre dans son atelier de la Morinerie * comme chez un brocanteur faussement bordélique, bienveillant envers tous ces objets qui l’entourent, tous ces objets qui ont une histoire. Et à l’entendre, presque une âme.

Sans doute, Jean-Pierre est un nostalgique, encore réticent au plastique et au jetable, à y regarder à dix fois avant de se débarrasser d’un objet quelconque qui l’a accompagné quelques années ou même seulement quelques semaines.

Il y a dans son métier quelque chose qui relève encore du bricolage, de la filouterie, et quand de nos jours on attend encore le nouveau Steve Jobs, tout l’art de l’accessoiriste se rapproche plutôt de celui du Professeur Tournesol. Ou des gadgets du journal Pif. Qu’on collectionnait, gamin, avec impatience et frénésie.

Jean-Pierre n’est pas avare en anecdotes. « Sur le tournage du court-métrage Mon amour, nous avions 300 balles pour reconstruire avec des palettes, des tôles ondulées et des fenêtres cassées, deux grosses cabanes de six mètres sur six… Montées et redémontées et remontées au gré du tournage. Au final, on a jamais rien acheté. » Le décor est planté.

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Les temps sont durs, les budgets minces, alors quand Jean-Pierre tient un scénario entre les mains, il essaie de tirer les budgets vers le haut, et il imagine surtout la somme de travail et les économies à faire. « Une fois que tu tiens le scénario, que tu as des pistes, tu commences à imaginer ce qu’il faudra, tu essaies d’anticiper. Tiens, elle fume une cigarette, tiens, il boit une bière cul sec, tiens, une voiture décapotable, tu as tous ces éléments-là… Mais sur le tournage, tu sais qu’il faudra enlever des livres, en remettre, allonger ou raccourcir une table… »

Imaginer. On te refile un scénario et une scène se passe sur le port du Havre alors qu’on tourne dans un studio parisien, et ça, ça te plante un décor qu’il faudra bien remonter. On a beau s’appeler Carné et balancer du Prévert, ou Gabin et se la jouer avec Morgan, s’il n’y a pas un type pour vous refiler le clope ou envoyer de la brume, il n’y a plus rien.

jean-pierre-bondu-03Accessoiriste. Jean-Pierre ne connaissait même pas ce métier. « Gamin, je traînais beaucoup dans les brocantes, avec ma mère, et elle avait un garage dans lequel elle n’a jamais pu rentrer sa voiture. J’imaginais faire de la restauration, ça a toujours été là, et j’ai finalement tenté un bac qui ne voulait rien dire pour moi. »

Parcours scolaire chaotique, puis un CAP BEP en Menuiserie et en Ebénisterie. Des missions en intérim peu enthousiasmantes mais qui font vivre. « Et puis j’ai filé des coups de main à la compagnie ExNihilo, il fallait souder sans savoir souder, remettre des clous droits faute d’argent pour en racheter. »

Technicien polyvalent à la Compagnie Off, il voyage, puis technicien machiniste au Grand Théâtre, et puis, «  à l’époque, j’étais avec une fille, elle a trouvé un plan au cinéma, on faisait la déco, on a fait pas mal de films par la suite. » Il apprend tout sur le tas, à l’ancienne, à force de compromis et d’envies, comme au temps du cinéma des papas Gabin et Ventura.

Du bricolage qui frôle parfois le génie au service des artifices. « Comment faire fumer une gamine de douze ans ? C’est le genre de trucs qui me fait marrer. Avec un bout de ballon de baudruche, elle tire sur la cigarette mais la fumée reste dans le ballon. »

Et quand on lui demande de faire du faux shit ? « Avec des pains de cire, tu arrives à faire des choses, mais il ne faut pas que ça coule quand ça brûle, alors, au final, j’ai trouvé la solution avec du bouillon de cube. »

Et quand un mec doit se faire une ligne de coke, il faut bricoler une paille pour que ça ne remonte pas dans son nez. Des trucs comme ça. Qui ne coûtent aucun rond.

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Pour le film Notre Dame des Hormones, réalisé par Bertrand Mandico, « on avait dû inverser la pièce, il voulait un plan, une personne allongée qui rêve et dans le même plan-séquence se met à marcher. On avait besoin d’un sol vertical, du coup la personne était debout et juste en se reculant on avait l’impression qu’elle décollait. »

L’accessoiriste est le type qui doit penser à tout. « Tu vas gérer tous les raccords, les besoins de crayons neufs ou usés par exemple, tu es sur le plateau et tu gères un peu tout, tout ce qui va être demandé, les cigarettes, les porte-feuilles, les chéquiers… Faut tout le temps être au taquet. Si tu n’as pas prévu le truc, faut être réactif. J’ai un petit camion rempli de boîtes avec des trucs, une table, des salières… »

Jean-Pierre fouine partout, s’émerveille de n’importe quel objet qui lui raconterait son histoire. « Dès qu’il y a un bout de machin qui traîne dans une poubelle, je regarde, je fais les ventes aux enchères, Emmaüs, le Bon Coin… Une sorte de maladie de récupérer. Et je garde tout, » dit-il en souriant.

jean-pierre-bondu-07Montres, lampes, chaises, portefeuilles, téléphones, radios, et j’en passe, et plus loin des bombes à poussière ou à toiles d’araignée, du faux sang… « Si tu n’as pas le truc sous la main, il faut trouver très vite une solution, et quand tu n’as pas de sang, il te suffit d’écraser des mirabelles. » Encore faut-il trouver des mirabelles…

Jean-Pierre s’approche alors de moi avec une épée. Le métier est dangereux, je le sais, mais je suis prêt à en assumer les conséquences. « C’est un glaive de pompier de 1800, c’est mon père qui avait trouvé ça dans les poubelles, il travaillait comme éboueur pour faire tourner son imprimerie à ses débuts. Je pourrais le vendre pour une bonne somme, mais j’y suis trop attaché. »

Évidemment, quand on lui demande de trouver, sur Le Dernier Raccourci, une guillotine, Jean-Pierre ne l’a pas sous la main. « On fait appel à des loueurs sur Paris, comme Lanzani, il l’a fait à 1500 euros, et il la sort assez souvent… »

Sur des budgets qui oscillent entre 3000 et 10000 euros, « tu t’arranges pour que ça tienne, tu peux tout louer, un gyrophare de flic, une arme, une bagnole, ou si tu as besoin de remplir une bibliothèque avec des livres… Il y a un business dans tout ça. On m’a demandé si j’avais pas une cabine téléphonique, ça se loue 200 balles… Pour un film qui se déroule dans les années 70, il faut trouver les paquets de clopes de l’époque, les gitanes n’ont plus la même taille, ni la même longueur…  »

Du fouinage et du bricolage. Quelque chose d’un autre temps. « Pour Mandico, on tournait dans une énorme baraque, on avait fait un studio dans une cave, une nana était censée arriver sur une moto… La moto était sur béquilles, le ventilo dans les cheveux, et on faisait tourner de grands rouleaux de branchages de deux mètres posés sur socle… ça marche super bien, un côté vieux cinéma, et si ça se voit, ça fait partie du jeu. »

Ou de fabriquer une maquette d’une maison des années 30 de quatre mètre sur trois, la poser sur un travelling, et ainsi donner l’illusion que la maison se déplace pour donner un côté étrange, « presque malsain »…

jean-pierre-bondu-1Jean-Pierre s’approche de moi avec une boîte en bois, la pose à terre et l’ouvre. « Ça je l’ai pas trié, j’avais 15 ans quand j’ai eu cette boîte. » Et Jean-Pierre de sortir de vieilles lunettes, de vieux cahiers, une lampe à huile… « Oui c’est pas récent. » Songeur quelques secondes, il ajoute : « Oui, il y a bien un lien au passé. » Mais de presque s’excuser : « Si tu fais un film d’époque, c’est quand même utile d’avoir plein de bidules. »

Une autre caisse s’ouvre. « Ça vient d’un pote, son père est mort et il me l’a refilée. Regarde, ça c’est bien ! » Une vieille photo dans une petite boîte équipée d’une loupe, puis une revue jaunie. « Ouais, j’aime bien retrouver des trucs. Ça, La quatrième Olympiade 1967, tu vois, ça sert à rien, mais j’aime bien. »

Jean-Pierre se relève et s’interroge. « Des fois, je me demande pourquoi je me traîne toutes ces merdes, je crois que j’aime bien les objets… Si, si, j’ai un problème avec les objets, je n’arrive pas à m’en séparer. »

Pour rien au monde, Jean-Pierre ne changerait de métier, et quand les temps sont durs, il imagine souvent prendre en parallèle un boulot de brocanteur. « Mais il faudrait juste que j’arrive à vendre ! Je serais sans doute un piètre brocanteur. »

jean-pierre-bondu-02Un dernier clope à la bouche, une boîte d’allumettes d’un autre temps, dont il a récupéré un stock dans la réserve d’une mairie, le soleil qui éclaire les lieux à travers les vitres du plafond comme pour mettre en lumière tous ces objets qui, ici, loin d’être endormis, ont tous une vie à raconter.

Comme pour mettre en lumière un de ces types de l’ombre, discret et chaleureux, modeste et habité. Une poignée de main. « Je me demande bien ce que tu vas faire de tout ce que je t’ai raconté. » Je souris et me dis que j’en ferai sans doute un joli bordel pas trop mal organisé où tout un chacun saura trouver un mot, une phrase qui lui racontera une histoire. De beaux souvenirs.

 

jean-pierre-bondu-08Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

* Les Ateliers de la Morinerie dans Battements de Loire
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Un commentaire

  1. la conclusion est magnifique, si poétique, tout comme le bordel de Jean-Pierre.

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