INFLUENCES > LETTRES D’A
Id#ntifications
Un texte de Donatien Leroy

identifications

ID#NTIFICATIONS

je ne saurai pas te dire si ce fut une opportunité
ou un choix
c’était une nécessité

quelque chose en moi m’a jeté sur la route
ailleurs et autrement
où et comment

je n’espérais pas de réponse
je voulais le chemin
je voulais marcher courir rouler

me dérouter pour me trouver me rencontrer
au détour d’un virage
au détour d’un lacet

Nietzsche reprenait à chaque seconde
Deviens ce que tu es

tu veux savoir d’où je viens
je vais te raconter

avec toi
je crois savoir où je vais

identifications-2

I
LOGIQUES DE L’ORDINAIRE
Deviens ce que tu hais

je viens d’où sont les gens
les gens de bien qui répondent aux logiques de l’ordinaire
les gens qui se contentent
les gens qui se plaignent
les gens qui ont peur
les gens qui se planquent
les gens qui se lèvent le matin et se couchent le soir
les gens toujours propres
les gens qui dorment sur le côté

je me rasais de près
j’étais diplomate dans mes relations
je n’avais d’égo que ce qu’en faisaient les autres
je me suis même marié
je ne suis pas sûr d’y avoir cru
je ne croyais en rien
je me rasais de près
en évitant de me regarder dans le miroir
je ne me plaignais pas
et je ne me plaisais pas

j’évitais tout désaccord
les gens de bien m’ont apprécié jusque-là
j’étais fidèle à ma femme
et je me forçais à lui faire l’amour
j’étais de gauche comme mes parents
et j’étais une source d’amusement pour mes proches
je passais inaperçu aux yeux des autres
et c’est bien tout ce qui est demandé
je répondais à la demande

je savais l’habit étroit
je savais ma respiration difficile
je savais la circulation de mon sang freinée
je me savais ni heureux ni malheureux
je me laissais vivre
le temps passait
je me contentais
je savais que je ne savais rien
et je me reposais et me confortais dans l’ignorance

j’étais salarié
puis j’étais chômeur
puis j’étais salarié
puis j’étais chômeur
je passais pour un type qui n’avait pas de chance
et je me fondais dans cette masse de gens qui s’en contentent
de ce manque de chance
mon père est mort

mon père est mort
et j’ai bouleversé ma vie
j’ai beau me concentrer sur l’horizon
je ne comprends pas le rapport

mon père est mort
et depuis ce jour j’ai vécu ma vie
j’ai pris la route
je suis devenu colère
plus rien ne pouvait plus me contenter
je me suis alors usé jusqu’à la corde
et la corde a tenu

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II
AILLEURS ET AUTREMENT
Sur la route

mon père est mort un matin
les biches ont couru dans la brume
je me suis regardé dans la glace
j’ai alors souri
j’ai alors pris la route
j’ai alors vécu

j’ai tout abandonné
sans explication
il était temps de ne plus en donner
j’ai roulé vite et longtemps
je ne voulais pas être rattrapé
qu’importe si j’ai pris de mauvaises routes
je ne savais pas où aller
mais je ne voulais pas y retourner

j’aurais pu y passer
crever de froid
crever de faim
et pire tomber en panne de cris et de révoltes et d’envie
je ne regardais pas dans le rétroviseur
je ne vérifiais pas l’angle mort
je roulais vite
et j’avançais

j’ai pris des routes dangereuses
et je suis presque usé
mais je choisissais les routes mauvaises et déconseillées
je voulais le chemin
je voulais le trouver
je regardais les horizons défiler
et les nuages se bousculer
je me violentais
je ne m’épargnais rien
je voulais le bout de la route
je voulais le chemin

trouver les limites
les miennes
me confronter à elles
savoir si je leur survivrai
et je savais qu’au-delà d’elles
je serai révélé
mon père est mort
et je ne voulais pas mourir comme lui
il avait renoncé à vivre
je voulais vivre à en crever

je roulais vite
et jamais assez vite
je roulais très vite
et jamais trop vite
les gens ont dit que je fuyais
les gens m’ont même conseillé
reviens
je ne suis jamais revenu
les gens m’ont demandé
que fuis-tu
et je n’ai pas répondu
mais j’aurais pu répondre
je ne fuis rien
je suis en mouvement
ma colère est sourde
je veux savoir qui je suis et devenir qui je suis
je n’ai peur de rien
je n’ai plus peur
je ne fuis rien
je suis un mouvement à défaut d’être devenu quelqu’un
je ne suis pas la mer qui avance et qui recule
je vous la laisse
je suis un mouvement
je suis le désert
un mouvement
et je ne veux pas qu’il cesse
je vous fais peur
mais un jour je serai un homme
l’homme que je suis
humblement

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III
TRANSFORMATIONS SILENCIEUSES
Visions

il devait y avoir accident
on me l’avait promis
il y en eut un
je l’ai voulu
je l’ai cherché
je l’ai rencontré
mais ce n’est pas mon corps qui a lâché
ce n’est pas mon esprit qui est devenu fou
ce n’est pas ma volonté qui est rentrée au foyer
je n’ai pas planté ma voiture par excès de vitesse
je n’ai pas trébuché par excès d’ivresse
j’ai souvent chuté en amour mais je me suis toujours relevé
et j’étais parti et ne suis jamais revenu

il devait y avoir accident
on me l’avait promis
il y en eut un
je me suis assis

je me suis assis
là devant un arbre
puis un second
là devant une rivière une première goutte d’eau
puis une seconde
là dans le temps une seconde
puis une seconde
là dans la lumière un après-midi d’hiver
un matin d’été

là et surtout là dans le silence
et j’ai compris
que le silence éprouvait mes limites
bien plus que n’importe quel compteur affolé de n’importe quelle automobile
le bout de la route était là
dans le silence oppressant et réconfortant que j’avais pu trouver
assis là immobile
dans quelques rares endroits de ces quelques bouts du monde

là dans le silence
j’avais inconfort et confort
j’avais angoisse et bien-être
j’avais douceur et violence
j’avais sérénité et ivresse
là dans le silence
tout ce qui était irréconciliable
tout ce qui s’opposait en moi dans des luttes impossibles
s’équilibrait enfin
cohabitait ensemble
et s’épousait
j’en finissais alors avec la colère

je n’avais plus peur
je regardais l’horizon qui était mien
et auquel j’appartenais
je devenais ce que je suis
je devenais un homme
là assis dans le silence
je devenais un homme
humblement un homme

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IV
DEVIENS CE QUE TU ES
Au bout du monde

j’étais sur le chemin
j’étais au bout du monde
j’étais devenu autre
ailleurs et autrement
je savais où
je savais comment
j’étais devenu moi

il me restait à vivre
encore
vivre encore

je t’ai alors rencontrée
tu m’as souri
je t’ai souri
je t’ai emmenée voir ces bouts du monde
et tu leur as souri
je t’ai regardée
et je me suis dit que c’était toi
qui me manquait depuis toujours

j’ai pensé qu’il y avait un vide en chacun de nous
j’ai pensé qu’on ne pouvait le remplir
je m’étais fait à l’idée

j’ai compris que ce serait toi qui le ferait
le remplir
et il t’a suffi d’un regard
il t’a suffi d’un sourire

d’autres avant toi avaient essayé
toutes avaient renoncé
toi il t’a suffi de t’asseoir de me regarder de me sourire

j’étais devenu un homme sans toi
avec une part vide et sans fond
et je l’avais abandonnée bon gré mal gré
je n’avais pas su quoi en faire

j’étais un homme entier reconstitué
un type presque prêt à être heureux
et c’est dur de se faire à cette idée

et je viens du monde des autres
et je suis parti me dérouter pour me rencontrer

je sais qui je suis
et avec toi
et parce que c’est toi
et parce que tu es là
je crois savoir où je vais

je te tiens la main et ne veux plus la lâcher
depuis toujours
tu m’as manqué

 

Texte et photographies : Donatien Leroy

Donatien Leroy dans Battements de Loire
Id#ntifications, un photographe sur la route

Sur la toile 
www.bindi-photographie.com

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