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Heureuse, qui comme Ulysse
Bojana Nikcevic Créations Textile

“L’audace vaut mieux en toute affaire quand on veut réussir, surtout à l’étranger,” écrivit Homère. Bojana Nikcevic nous raconte son odyssée, des Balkans aux rives de la Loire, une aventure rimbaldienne, celle de tout un chacun. Celle du vagabond Arthur : « Moi, pressé de trouver le lieu et la formule. »

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J’ai parcouru un long chemin.

Tout est souvent déjà là, pourtant.

Quand j’étais enfant, le textile a été mon premier amour… Ma mère et ma grand-mère savaient coudre et je dessinais des modèles. Et ça devait être ça et pas autre chose ! Ensuite, j’ai appris à coudre, à tricoter… Tout cela je l’ai perdu de vue pendant très longtemps.

IMG_8453wBojana naît au Montenegro, grandit dans une famille aimante aux côtés de sa sœur Lena*. Plus tard, à Belgrade, elle suit des études en langue espagnole.

Je parlais déjà l’Anglais et le Russe, et je pensais que je pourrais devenir professeure ou traductrice ou encore journaliste. A cette époque, il fallait quand même passer par le black pour trouver un dictionnaire ! J’ai eu de bonnes notes pendant mes études, même si à la sortie, je ne savais même pas comment demander l’heure…

Bojana demande à ses parents de partir à l’étranger.

Dans les années 95, 96, on pouvait encore avoir des visas pour partir à l’étranger. J’avais vingt ans quand je suis arrivée en Espagne, et j’ai eu la chance d’être accueillie par des gens chaleureux, j’ai trouvé un boulot, un appart’ et même plus tard… un mari français.

Bojana peine cependant à obtenir des papiers en règle.

A cette époque, il y avait beaucoup de trafic de femmes venant de l’est, donc ma démarche pour avoir des papiers était suspicieuse… Avec mon mari, je décide de quitter l’Espagne pour rejoindre la France, un petit village à trente kilomètres de Toulouse.

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Bojana découvre la langue française.

Je me suis mise à apprendre le Français, c’était la cinquième langue que j’apprenais, j’avais ma propre technique d’apprentissage des langues. J’ai mis quatre ans à éliminer le serbo-croate de ma tête… Quand j’ai découvert la Français, j’étais énervée… Le Serbo-Croate, le Russe, l’Anglais, ça va, mais le Français, tu prononces ça et ça ne s’écrit pas comme ça ! Je me disais : Mais comment ils font ?

Nous nous débattons.

La langue française a une façon particulière de discuter du monde, on peut avoir une précision chirurgicale de dire le monde… Ma langue maternelle a une façon très musicale qui permet de créer des mots qui expliquent beaucoup de sentiments, comme en Espagnol. « Pequeñito », c’est « mon petit bout de chou que j’adore »… Un mot où l’on compacte les choses, le dire nous pousse à toucher la personne, comme un élan… En Français, il faut faire de longues phrases !

IMG_8426wQuestion de pudeur.

En France, les gens se touchent peu… Cela vient peut-être de l’éducation… Cela, ça me manque… Dans ma famille, c’était des câlins à gogo, ici nous choquons les personnes quand nous nous embrassons sur la bouche avec ma sœur Lena…. C’est fichtrement exotique ici ! C’était un choc culturel véritable, le regard que les gens ici me lançaient : On ne touche pas ! Mais j’ai eu la chance de rencontrer aussi des gens qui donnent de la tendresse…

Le divorce. Repartir seule.

J’ai fait mes valises et j’ai squatté chez Lena aux Prébendes. Quand je suis arrivée à Tours, la ville m’a collé une dépression. Tous les toits étaient de la même couleur, il n’y avait pas un chat dans les rues… Je me suis dit : Mon Dieu, c’est quoi ce truc !

Bojana quitte ses études quand elle comprend qu’elles ne la mèneront à rien. Elle accumule les boulots.

J’ai tout essayé avant de me dire : Faut arrêter ! En parallèle, je faisais des décors de spectacle, des photos, j’écrivais… J’avais des projets mais rien n’aboutissait… Lena a alors rencontré Annie*. J’ai rejoint Lena et on a créé le Bled aux Ateliers de la Morinerie. J’ai poursuivi mon travail sur les photos et la vidéo.

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Le bout de la route ?

Toutes ces expériences m’ont permis de trouver un équilibre, j’ai passé quelques années à chercher où habiter, j’ai même vécu dans les Pyrénées, les Balkans me manquaient… Maintenant j’habite la cuisine d’un ancien couvent à Paul Bert, je suis presque à la campagne. Tours est une ville à taille humaine, on peut tout faire à vélo, il y a la Loire et c’est un nouveau paysage tous les jours ! Traverser le pont, c’est une thérapie. Sans la Loire, je n’aurais jamais tenu ! Petit à petit, j’ai laissé tomber ma muraille de Chine et je me laisse pénétrer par mes amis et ma famille (Lena et ses enfants), j’aime cette ville parce que la Loire est là et qu’ils sont là…

Tenir.

Jusqu’à 33 ans, je me mettais dans un rôle, à chaque situation que je rencontrais. Tout ce que je dis là, il y a sept ans ce n’était pas possible. J’étais masculine, je faisais mon gorille, j’avais une attitude protectrice pour que les gens ne viennent pas me chercher. On arrivait avec un temps certain à établir avec moi des relations potables. La tendresse me manquait dans tout ça. Je pensais avoir un comportement social acceptable.

Le déracinement ?

C’est dur de changer de culture, on passe par de ces trucs, des hauts et des bas, je ne parlais jamais de mes problèmes, je ne partageais pas grand-chose, pas mes peurs, pas mes angoisses, pas mes sentiments… Et un jour, j’ai dit stop, je me suis laissée ouvrir aux gens, avec qui je peux partager cette tendresse… Ce qui n’empêche pas de rester pudique !

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Comme une photographie qui se développe, se révéler à la lumière.

Avec mon Polaroïd, je me suis lancée dans la nuxographie. Je déclenchais la photo l’appareil fermé, dans le noir absolu, et avec une pince à épiler je tirais la pellicule du polaroïd, je la retournais sur tout et n’importe quoi, comme sur du quadrillage, et je grattais sur le dos, et ensuite je regardais la photo apparaître… Ce sont des images nées du noir… Je suis allée au bout du truc, mais je me lassais vite des choses. Parce que j’apprends vite, surtout que je ne dors pas pendant des nuits jusqu’à ce que je comprenne ce qui coince… Ensuite, il me faut passer à autre chose.

Bojana travaille toujours, vit à Candes Saint Martin, lâche le Bled, monte deux expositions, travaille auprès de personnes autistes, Bojana est victime d’un accident de voiture. Elle reprend son atelier à la Morinerie et s’essaie à la mosaïque en bois. Toujours en quête de soi. Elle cherche et se cherche.

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Tout est souvent déjà là, pourtant.

Il y a trois ans, je me suis remise à la couture et au tricot, et je me suis réapproprié le textile. Et j’ai bourlingué à travers les matières. Quand j’ai découvert le feutre, je n’en ai pas dormi pendant trois nuits… J’avais enfin trouvé ! Je le sentais ! A chaque fois que j’ouvre la porte de mon atelier, mon corps vit cette activité, il se sent bien, il ne déconne plus, un apaisement intérieur, une effervescence d’idées… De grandes frustrations aussi quand une idée géniale n’aboutit pas !

Le feutre est le premier textile inventé par l’homme…

… il y a 6000 ans, le premier textile non tissé. C’est une superposition de fibres qu’on mouille à l’eau et au savon et qu’on foule. Le savon lubrifie les fibres et en les foulant, elles s’entremêlent… et l’eau chaude les contracte et on obtient le textile le plus solide au monde et on se rend compte qu’on peut tout faire avec ces principes simples : de la sculpture, des meubles… Ce n’est pas tissé, les fibres ne sont pas structurées, leur croisement est tellement anarchique que le froid et la chaleur ne peuvent pénétrer. Et c’est tellement doux… J’aime le geste, j’aime la douceur des fibres, j’ai grand plaisir à voir ce que ça peut provoquer comme plaisir chez les gens qui les touchent. Quand je fais ça, je suis heureuse.

Heureuse, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage.

 

Propos recueillis par Donatien LEROY, Battements de Loire
Photographies : Donatien LEROY

Bojana sur la toile :
www.facebook.com/bojana.nikcevic

* Lena Nikcevic et les Ateliers de la Morinerie : Annie, Lena et quelques poudres de hasard…

Heureux, qui comme Ulysse est un poème de Joachim du Bellay

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Un commentaire

  1. Jolie histoire dans un contexte qui me parle: j’ai longtemps habité Tours et ses environs. Et puis le feutre, la mosaïque, la photo, tout ça j’aime. Belle année…

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