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Annie, Lena et quelques poudres de hasard…
Les Ateliers de la Morinerie

On n’arrive pas là par hasard. Rien n’indique la présence d’une fourmilière au beau milieu du paysage industriel. Il faut donc avoir été rencardé et, surtout, il faut aimer l’odeur de la ferraille et le bruit du roulis des trains de marchandises.

IMG_5993Le soleil matinal éclaire des terrasses improbables, improvisées, quelques personnes fument un clope devant une sorte d’entrepôt et je me dis que je suis enfin arrivé. Je me dis qu’elles ont de vraies gueules d’artistes. Et, croyez-le ou pas, je ne me suis pas trompé.

J’ai rendez-vous avec Annie Catelas et Lena Nikcevic, sans lesquelles ce lieu inouï n’aurait pas existé. Annie et Lena. Deux femmes qui ne se seraient jamais rencontrées si le hasard ne se mêlait parfois de ce qui ne le regarde pas. Comme dans les histoires d’amour. Et il s’agit bien de cela : l’amour des artistes, des autres, des rencontres.

L’atelier de Lena. Je m’assois devant elle, Annie et Sandra Daveau qui nous accompagne. Au milieu, une table où trônent en vrac un carnet de notes et de dessins, des tasses de café d’un autre temps, des stylos et des feutres et un cendrier qui ne cessera de tourner…

Un personnage en verre organique, sans tête, sans main, sans pieds, dans toute sa transparence est suspendu dans l’air et semble vouloir attraper une échelle posée non loin de lui. Là, nous sommes baignés de lumière et c’est bien toute la tendresse de ce lieu… Et si la lumière est l’habit des artistes, Lena est sacrément bien sapée ici.

IMG_5994Lena Nikcevic. Originaire du Montenegro. Elle parle un sacré Français porté par un accent sublime qui ressemblerait à celui des airs de Vivaldi s’il avait composé dans notre langue : « En 1999, quand tout le bazar était fini là-bas, avec douze autres étudiants des Beaux-Arts, nous avons cherché à monter un projet d’échanges avec les étudiants français… »

Pourtant, le projet se heurte à un détail de taille : les Monténégrins n’ont alors pas le droit de sortir de leur pays. Si ce n’est que leur Prince intervient et réussit à leur trouver des papiers… « On a alors tiré au sort nos villes de destination, et j’ai tiré Tours ! C’est le parfait hasard ! »

Continuons cette histoire rocambolesque. Lena arrive à Tours. « J’ai été bonne dans une famille bourgeoise pour payer mes études aux Beaux-Arts… J’ai appris la langue surtout pour trouver un autre travail ! » Lena sourit, Lena sourit tout le temps. « J’ai très vite aimé l’abstraction de votre langue. Mais parfois, ça facilite la vie de ne pas la comprendre ! »

2006. L’histoire s’accélère. Lena expose au Château de Tours avec d’autres artistes. Annie a le coup de foudre pour son travail et lui demande à voir d’autres œuvres. Lena lui explique qu’elle n’a pas d’atelier, qu’elle ne peut rien lui montrer de plus pour le moment.

IMG_5990Quand Annie en parle encore aujourd’hui, on sent monter en elle une douce colère, l’idée qu’un artiste n’ait pas de lieu de travail lui est tout bonnement insupportable. « J’ai compris pourquoi il y a seulement un an ou deux… Adolescente, je faisais beaucoup de danse et les cours étaient alors très coûteux. Denise, mon amie, elle aussi était passionnée, mais ses parents ne pouvaient lui payer les cours. Alors, je m’étais ensuite fait la promesse que si je gagnais au loto, je ferai en sorte  de donner la possibilité à ceux qui n’en n’ont pas les moyens de pratiquer leurs activités artistiques. ».

2007. Annie pousse la porte d’une usine à l’abandon et Lena découvre, le cœur battant, un espace de 4500 m². « C’était ça qu’il me fallait ! » Lena accepte la proposition d’Annie de s’installer pour travailler. «  Mais, très vite, j’ai compris que c’était tellement grand que je n’arriverais pas à travailler seule dedans. »

A l’origine, ces locaux immenses, 15000m² au total devaient être loués à des entreprises ou des artisans pour rentabiliser les lieux. Mais pourquoi pas des artistes ? Il fallait encore convaincre Xavier Catelas, le dirigeant de la société Clen, propriétaire des lieux et mari d’Annie. L’aventure allait coûter très cher à l’entreprise ! « Mon mari m’a fait confiance, précise Annie. Et moi j’ai fait confiance à Lena. C’était une grosse prise de risques, et je me demandais souvent dans quoi je m’embarquais… Combien de nuits blanches ! Et chaque fois Lena me rassurait… »

IMG_6011Il n’y a pas eu à chercher les premiers artistes, le bouche-à-oreille a suffi : « C’est incroyable le nombre de gens qui cherchent un lieu de travail  ! On était une quinzaine au départ, on faisait des réunions dans cet espace vide pour savoir comment l’agencer en ateliers, le tout sans aucun moyen ! On a commencé les travaux avec de la récup’, et on essayait de troquer du matériel avec des entreprises… »

Les quinze pionniers des Ateliers montent alors leur association, Le Bled, afin qu’il n’y ait qu’un bail, et non une quinzaine, à payer. Le loyer ? 1 euro le m² ! Mais ne parlez pas de locataire, Annie se fâcherait, parlez d’ateliéristes… Pour Lena, « c’était très convivial, nous étions tous différents, pluridisciplinaires. C’était comme monter un petit état ! » Annie  ajoute : «  Ils sont aujourd’hui une centaine. J’ai l’impression d’être une concierge. Ça bouillonne, c’est un vrai endroit de rencontre, et il y a de vrais grands artistes ici ! »

Aujourd’hui, la société Clen investit toujours beaucoup d’argent, sans que le retour sur investissement ne soit possible. Aucun soutien des pouvoirs publics, alors même qu’un grand nombre de gens pensent que le site est financé par la municipalité… Pour Annie, « c’est dur, mais en même temps, nous sommes complètement libres… et ce n’est pas plus mal… On cherche des idées pour obtenir du soutien tout en gardant cette liberté ! »

Les sept  derniers ateliers sont aujourd’hui en travaux, sous les mains bricoleuses notamment de Tléo et de Jérémie Bruand. Certains seront destinés à proposer des événements, d’autres à accueillir des artistes en résidence.

Annie et Lena se regardent beaucoup, se sourient, la complicité qui les lient est d’une intensité rare. Si l’une hésite à finir une phrase, l’autre la termine.

IMG_6026Nous décidons de nous dégourdir les jambes et nous arpentons les longs couloirs de l’usine, comme l’allée centrale d’une église, baignée de lumière divine, et chaque porte en fer recèle le trésor caché d’un artiste… Il y a des tronches qui se promènent, des mains et des joues qui se saluent… Mais on sent que chacun peut préserver son intimité si importante pour créer.

Il suffit d’entrer dans l’atelier de TLéo, de Jérémie, de Sandra, de Sandrine pour voir que chacun dans son espace a recréé son monde, son cocon en toute liberté… On les imagine bien s’affaler épuisés dans leurs vieux canapés, brûler un café sur une vieille gazinière, taper la cendre de leur cigarette à côté d’un cendrier qui semble n’avoir jamais été vidé…

Il y a quelque chose de plus fort et de plus intense que dans un musée où les œuvres sont exposées et où le sentiment est là que l’on visite des morts. Ici, nous ne sommes pas dans un cimetière, mais dans une maternité, et on imagine tous ces accouchements en pagaille, jamais maîtrisés, ces souffrances pour donner au monde ce que l’on a dans le ventre, ici, l’œuvre se pense, se ressent, se casse, se refait, s’abandonne, devient forme. C’est ici qu’elle prend vie.

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

Liens :
Les Ateliers de la Morinerie
21 rue de la morinerie
37700 Saint-Pierre-des-Corps
Entreprise Clen
Lena Nikcevic (Slide : photo n°2)
Sandra Daveau + Notre article
TLéo + Notre article (Slide : photo n°5)
Jérémie Bruand (Slide : photos n°4)

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2 / 2 Commentaires

  1. Peut-on s’y rendre pour regarder ?

    • Il y a régulièrement des portes ouvertes… j’essaierai de faire une annonce… Autrement, il faut se rapprocher d’un artiste…

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