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Guerre au Ciel
Cédric Le Stunff La Compagnie du Chat Perché

Quand Cédric Le Stunff décide de mettre en scène un texte obscur de Sam Shepard et Joseph Chaïkin, on se dit qu’il s’apprête à sauter dans le vide. On dit aussi que seuls les chats retombent sur leurs pattes…

guerre-au-ciel

Je suis mort
Le jour où je suis né
et devins un ange
ce jour là

depuis lors
il n’y pas de jours
il n’y a pas de temps
Je suis là
par erreur *

Il est temps de déclarer la guerre.

sam-shepardAuteur, réalisateur, acteur, romancier… En un mot troubadour. Sam Shepard est le scénariste du sublime Paris-Texas de Wim Wenders. L’auteur aussi des Chroniques des jours enfuis : « L’errance est notre demeure, l’éphémère notre constance ; bref, nous n’habitons nulle part. » Ce qui plante un décor. Que nous ne faisons que traverser.

On pense à Travis au milieu de son désert. (1)

A la fin des années 70, il collabore avec Joseph Chaïkin. Celui-la, avec son Open Theatre, se donne pour mission dans les années 60 de replacer l’acteur au centre de la scène et d’expérimenter de nouvelles formes d’expressions corporelles. Il revisite Ginsberg, Artaud et Beckett. Une clique d’illuminés aux textes obscurs.

Il était temps de déclarer la guerre.

Début des années 80, Chaïkin se coltine un troisième AVC. Tout au mieux, il parvient à articuler encore quelques mots. On le sait, les cow-boys sont fidèles et Shepard est là, à ses côtés, à l’hôpital. Guerre au Ciel, dont son Monologue de l’Ange, jaillit de ces moments de partage.

Shepard fait du grand Shepard et retranscrit tel quels les mots prononcés par son compère. Écriture à deux voix, dont l’une lutte pour ne pas se taire.

parfois l’âme
cherchant
quelqu’un
mon quelqu’un d’autre
l’âme
parfois
cherchant
pour quelqu’un d’autre
l’âme
parfois une
cherchant **

Il est temps de déclarer la guerre.

cedric-le-stunff« Et ce texte, le Monologue de l’Ange, ce texte m’a toujours intrigué, rendu curieux, je l’avais toujours dans le coin de ma tête. » Cédric Le Stunff décide de monter le texte sur scène. Imaginez alors une table de poker enfumée et un type qui ne tient pas même une paire de 8 entre les mains et qui décide d’aller au tapis. Au casse-pipe.

Cédric Le Stunff.

Une vie consacrée au théâtre. Un fidèle comme Shepard. « Je n’ai jamais fait autre chose. Mon parcours s’est fait comme ça… Je faisais des études dans le commercial à Grandmont, et une rencontre m’a emmené dans l’univers du théâtre. Et j’ai toujours fait ça et je touche du bois. »

Fin d’études, objecteur de conscience au Théâtre de l’Ante, entendez la Ligue d’Improvisation de Touraine. Il y anime des ateliers. Dans le même temps, il suit une formation de comédien au Conservatoire de Tours.

Au fil des années, il fait ses armes, touche à tous les métiers, en coulisses comme sur les planches. Assistant puis metteur en scène, il grimpe les échelons avec les années, il collabore avec différentes troupes. « Je me considère comme un artisan, un touche-à-tout. J’aime bien cultiver les deux, le jeu et le travail de mise en scène. »

Mais il était temps de déclarer la guerre.

En 1998, il crée La Compagnie du Chat Perché à Monts. Au compteur, quatre spectacles, dont Mademoiselle Julie, de Strindberg. « Il m’a fallu du temps pour digérer les spectacles que j’avais monté. Créer un spectacle, c’est une longue course de fond, une question d’opportunités, d’envies, de besoins… Alors, ensuite, j’ai mis la compagnie de côté. J’étais sollicité à droite et à gauche, des commandes de diverses compagnies, j’ai assuré quatre mises en scène en six mois l’an dernier… Il était difficile de tout mener de front. »

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Cédric Le Stunff revient au Monologue de l’Ange il y a deux ans. « Les années sont passées, voilà, avec toujours cette envie de créer des spectacles pour mon propre compte. On a commencé à travailler le texte en 2014, travailler la production, former l’équipe, rassembler les expériences… A 43 ans, il fallait me lancer, me faire peur aussi. »

Déclarer la guerre.

Transmettre ses propres messages. « Transmettre ce que moi je peux ressentir au travers de l’actualité, de la vie de mes contemporains et tous les événements depuis le 11 septembre me ramènent à ce texte, le Monologue de l’Ange. Prendre à bras le corps ce texte très engagé, très revendicatif, est devenu pour moi une urgence. »

tant de choses
maintenant
tant et tant
terre
terre
rien qu’un petit bout
juste ça
si petit
tu ne peux attraper
tellement tant **

Chaïkin aphasique. « Tous ces passages que j’appelle Chorus de Mots créent une forme de langage qui me font penser à de la musique jazz. »

On pense alors à l’écriture de Kerouac (2), Sur la Route et sur un rouleau de 36 mètres, une écriture sans rature et sans saut de page, en une seule prise, urgente, à bout de souffle. « Shepard est parfois considéré comme un héritier de Kerouac, il parle de l’Amérique qui échoue, qui se casse la gueule, on retrouve ça au travers de cet Ange qui s’est écrasé sur la terre. L’Ange avait une mission, un rôle à jouer mais il y a eu la sortie de route… »

Il fut un temps
où je me sentais avoir une destination

J’allais
vers quelque chose
Je crus comprendre
Il existait un ordre
qui était clair pour moi
un ordre de droit *

Si l’Ange s’écrase sur cette basse terre, Shepard ne sombre pas pour autant dans le pessimisme. « Shepard va rechercher les causes de nos chutes, et dans un second temps, il va mettre des choses essentielles, l’amour, la fraternité, la nature, des choses fondamentales, simples, dont on s’éloigne trop. C’est un texte très noir mais qui s’achève dans quelque chose de très optimiste. Il y a de l’espoir… »

On pense encore à Kerouac et ses Clochards Célestes : « Avec effroi, je me rappelais le fameux axiome zen :  » Quand tu parviendras au sommet de la montagne, continue à monter. » » Surtout, ne pas se casser la gueule.

Il est temps de déclarer la guerre.

monologue-de-lange

La crise de 1929 sème les raisins de la colère et jette sur la route les hobos, les homeless bohemians. « A la sortie de la guerre, les Beats récupèrent cette page de l’histoire pour s’interroger : sommes-nous corvéables à merci ? ne sommes-nous que de la chair à canon ? »

sur-la-routeLa légende dit que c’est Kerouac lui-même qui a parlé le premier de Beat Generation à son ami John Clellon Holmes. Pour Kerouac, peut-être inspiré par ses lectures bouddhistes, Beat se rapprochait de la béatitude. « Pour Holmes, Beat, c’est être au bout du rouleau, et quand il ne te reste plus rien, il te reste seulement ta conscience. Et l’Ange, c’est ça, qu’est-ce que j’ai fait pour en arriver là, pour chuter ainsi  ? Qu’est-ce qu’il me reste ? »

Puis-je encore déclarer la guerre ?

Sans doute, toute l’histoire des années 70, en passant par ce fameux mois de mai 68, découle de ces interrogations, les idéologies de gauche et les idéaux libertaires fleurissent sur des tapis de morts, de gens tombés sous les coups, sous les balles ennemies, puis sous les martinets des protecteurs de la bien pensance. « Des années 50 aux années 80, il y avait comme une bulle d’oxygène qui gonflait… »

Pour quel héritage ? « Le texte est écrit dans les années 80, quand on parlait encore d’anti-consumérisme, quand on envisageait encore de quitter la société de consommation… La question du mariage pour tous, au début des années 80, on était à l’apogée de ce genre d’idées, c’était normal, et 30 ans après, on voit quel bond en arrière les consciences ont fait… Tout comme de dire que mai 68 est responsable de tout… » Cédric soupire. « Il y a beaucoup de nostalgie dans ce texte, on la retrouve beaucoup chez Shepard. »

Comme s’il sentait qu’une page se tournait. Que les gamins insoumis et rêveurs deviendraient des parents sérieux et responsables. « Quand on voit l’ambiance anxiogène dans laquelle on vit aujourd’hui, qui fait que les gens se replient sur eux-mêmes, on se replie sur des choses ancestrales comme le fanatisme religieux. La Beat Generation est née de ce genre d’ambiance, même si cette atmosphère me semble encore plus brutale aujourd’hui. »

Maintenant regarde
plus de fleurs

Ramène-moi

Il fut un temps
où la lumière de mes yeux
était si puissante
ça aveuglait le soleil

Maintenant regarde
nulle lumière
rien

Ramène-moi *

L’éternel retour. « L’Ange est immortel et il en a marre de tout ça, de voir que les choses se répètent sans cesse, l’Histoire a servi à quoi ? On est pas loin de 1936 aujourd’hui. Les gens qui n’ont plus de repères se réfugient chez les intégristes, les Le Pen… J’ai une vision pessimiste du présent, il faut ressortir les crocs contre ce climat anxiogène. »

affiche-guerre-au-cielIl est temps de déclarer la guerre.

A nous de remettre des fleurs au bout des fusils. De retourner en résistance. « Il y a dix ans, il y avait ATTAC, mais ils ont été broyés… Rémi Freysse est mort pour une cause… Monter ce texte, c’est aussi une forme de résistance, il n’est pas complaisant vis-à-vis des politiques. Même si je ne veux pas de vision manichéenne, mais une prise de conscience collective… Que le spectateur se dise : Ah ! Oui ! C’est à nous de nous prendre en main ! »

Cédric a le poing fermé. « J’ai la chance d’être artiste et je peux m’exprimer. Mon théâtre n’est pas neutre, je ne suis pas là que pour distraire. Une des causes de tout, c’est le crédit, tu as un crédit, tu es mort, tu la fermes, c’est la fin de tout. J’ai eu un crédit de quatre ans, j’ai jamais été aussi mal de ma vie. »

Et d’ajouter qu’un artiste sans conscience politique, c’est… Cédric ne finit pas sa phrase. Il soupire encore. Je lui mettrai bien une main sur l’épaule, comme à un frère d’armes, comme à tous ces frères qui sont animés d’autant de colère que de lassitude. « Aujourd’hui, les artistes sont vraiment timides… J’ai envie de croire qu’il n’est pas trop tard, reste à savoir si je ne suis pas utopiste. Voilà le message théâtral que je veux faire passer. Le Monologue de l’Ange finit par de la musique, la musique qui libère, la musique qui peut refaire danser les consciences, la musique comme un moment de partage. »

quelque chose
quelque chose s’éclairera
parfois la musique
la musique
qui clarifiera les choses
ainsi
la musique
clarifiera l’air **

Il est temps de déclarer la guerre. Quelques notes de jazz contre une marche militaire.

 

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : XO

Guerre au Ciel
Un texte de Sam Shepard (*) et Joseph Chaïkin (**)
Mise en scène : Cédric Le Stunff
Avec : Benjamin Chapelot
Composition et interprétation musicale : Nathan Bloch et Frédéric « Zed » Duzan
Vidéo-scénographie : Xavier Olivero
Lumières : Cyril Lepage

Les représentations à venir
25, 26 et 27 février : Théâtre de Monts (37)
3 mars : Emmetrop, Bourges (18)
12 mars : La Tannerie, Château-Renault (37)
22 avril : La Pléiade, La Riche (37)

Sur la toile
www.facebook.com/cieduchatperche

 

(1) On pense à Travis au milieu du désert
https://www.youtube.com/paris-texas

(2) Jack Kerouac
www.dailymotion.com/jack-kerouac

2 / 2 Commentaires

  1. Une belle découverte pour moi.
    Je n’oublierai jamais le « mon quelqu’un d’autre ». larmes aux yeux.

    Petit PS : ne pas oublier Neal Cassady.

  2. Salut, merci pour votre article très intéressant! Je suis intrigué par ce theme. Grâce à votre blog que je viens découvrir, je vais en connaître davantage. Amicalement.

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