CE JOUR-LA > XXème SIECLE
Des seins et un homme

1995. Jean Germain est élu maire de Tours. J’étais là, devant la mairie avec quelques centaines de personnes. Deux femmes au balcon de l’hôtel de ville montrent alors leurs seins. Le spectacle n’était pas désagréable mais se voulait une référence historique… 1974. Jean Royer, plus connu pour son surnom de « père la pudeur » que pour sa gestion des finances de la ville, sévissait alors.

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Remontons encore le temps. 1959. Jean-Luc Godard (je ne pouvais passer à côté du plaisir de citer un de mes maîtres) écrivait : «Vous ne saurez jamais combien Paris, vu de Tours, est ennuyeux, vulgaire et triste. » Mais … 1959, c’est aussi l’arrivée au pouvoir d’un autocrate dans la ville : Jean Royer. Pas sûr que Godard, quelques années après, aurait écrit les mêmes lignes.

39 ans, instituteur (les pauvres gamins!), gaulliste sans étiquette, il est d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Mais je mets au défi même les plus anciens de lui trouver un temps. A ce monsieur Jean Royer.

Anti Europe, anti avortement, anti pornographie (exit le seul cinéma spécialisé de la ville), anti culture (exit le festival du court-métrage), anti chercheurs (exit « un centre de recherche en psychosexologie normale et pathologique »), on en passe et des meilleures. Françoise Giroud le comparera au « vieil Hitler ».

Il est encore le type qui a voulu poser un barrage sur notre Loire, le dernier fleuve sauvage d’Europe. On se demande vraiment qui frôlait l’indécence… contre laquelle il croyait se battre.

1974. Le type se présente aux Présidentielles, et à être autant anti, on se demande bien ce qui pouvait constituer son programme. Qu’importe, ce programme est passé aux oubliettes. Ce qui en est resté, c’est cette fameuse photo d’une femme au courage incomparable qui arbore ses seins durant l’un de ses meetings moralisateurs et réactionnaires. Arborer, oui. On aurait du faire de cette femme et de ses seins notre drapeau national.

C’était à Toulouse, certes (Prononcez « To lose » en l’occurrence). Une référence au tableau de Delacroix, La liberté guidant le peuple. Les Femen aujourd’hui reprennent le combat, à croire que les Royer sont toujours là. Plus insidieusement sans doute.

Maire jusque 1995, il prononcera souvent sa phrase favorite : « Jetez-moi la pierre et, avec elle, je construirai quelque chose. » On se demande ce qu’il a construit, tant il a fermé d’établissements. Mais la ville est ruinée quand le Roi est poussé au départ, à croire qu’il a tout de même dépensé de l’argent.

Alors, soyons honnêtes… Il a la réputation du grand bâtisseur de la ville : un exemple ? Sa grand-œuvre serait l’aménagement sur plusieurs kilomètres des rives du Cher, en déviant le cours de la rivière. Le tout pour construire des barres d’immeubles et un lac artificiel. Parquer les hommes, violer la nature. Oui, on est bien devant un grand, très grand bâtisseur…

Jean Royer est mort à 90 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer. Et quand La Nouvelle République titre : « Jean Royer, maire de Tours devant l’éternel », on se dit que même le journaliste en est atteint.

Le 1er novembre 2013, La Nouvelle République, encore elle, titrait : « Un bronze pour Jean Royer ». Oui, c’est vrai, on en coulerait bien un pour lui… Une statue trône donc aujourd’hui, et quelques vieux traditionalistes pourront effectuer un pèlerinage… Merci, Jean Germain.

Et rassurez-vous encore, les socialistes ont été virés, et le nouveau maire de droite, Serge Babary, à une question que lui posait un journaliste sur le retour des musiques actuelles dans notre ville, a répondu qu’un festival de musique Renaissance et Baroque serait créé… Tours n’a jamais été aussi ouverte à la modernité et Jean Royer peut vraiment dormir en paix. La relève est assurée !

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire

Sources :
www.liberation.fr/portrait/1995/06/17/jean-royer-maire-de-tours-et-pere-la-pudeur_137182
fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Royer_(homme_politique)

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