25 août 1944. Le massacre de Maillé
De bruit et de fureur
#04 25 août 1944

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Le 25 août 1944, Maillé, village de Touraine aux 480 âmes, non loin de Loches et de Sainte-Maure de Touraine, se lève aux chants des coqs. Le temps est magnifique. Le ciel est dégagé.

La nuit, à Maillé, de nombreux coups de feu se sont fait entendre.

La nuit, le sous-lieutenant Gustav Schlüter, 197ème régiment de sécurité, en poste seulement depuis début août et chargé de sécuriser la remontée des troupes sur la RN10 et la ligne de chemin de fer Bordeaux-Paris dans la région de Sainte-Maure, rend compte au Feldkommandant de Tours, Albert Stenger, du harcèlement de la résistance.

La nuit, cette nuit-là, il est décidé en haut lieu de réagir, les ordres sont donnés. C’est l’heure des représailles. Il faut abattre les terroristes.

9h00. Le quotidien ou presque. Les Alliés bombardent un train, non loin de Maillé.

9h00. Julien Cheippe, 46 ans, se rend en bicyclette à son travail. A hauteur des bois de Nouâtre, il tombe nez à nez avec une soixantaine de soldats SS. Personne ne doit donner l’alerte. Son corps est retrouvé plusieurs semaines plus tard.

Les troupes allemandes se déploient tout autour de Maillé. Plus personne ne pourra entrer dans le bourg jusqu’au lendemain. L’accès à Maillé est méthodiquement bloqué. « Certains s’arrêtèrent au nord du pays sur le chemin des Doucets, d’autres se postèrent deux par deux le long de la voie ferrée. Toute personne était visée par eux. Le village était cerné. Les autre soldats entrèrent dans le bourg par le sud.» *

Huis-clos. Les premiers coups de feu se font entendre. Les Allemands tirent. Le maire de Maillé, Eugène Bruneau, se trouve « dans un champ à proximité de mon habitation, lorsque j’ai entendu des coups de fusil-mitrailleurs qui, venant de l’entrée nord du bourg, ont été tirés dans ma direction. Devant le danger, je suis allé à mon domicile. A partir de ce moment, j’ai entendu sans interruption des coups de fusils dans le sud du bourg. De nombreux incendies se sont déclarés et un nuage de fumée couvrait l’agglomération. »

Les SS avancent. Ils massacrent tous les habitants de la première ferme sur leur chemin, l’incendient, puis une seconde, et une troisième… Encore une autre. Les habitants du bourg aperçoivent les fumées funestes monter dans le ciel. Les SS continuent leur marche funèbre.

Monsieur Coqueux aperçoit ce « pauvre M. Didelin ! (…) Les flammes enveloppent les murs de la ferme. (…) Il court. Mme Gabillot est sur le pas de la porte, tuée. Une petite réfugiée, Monique Pérouze, gît sur le seuil de la laiterie, la tête traversée d’une balle. Dans la cuisine, Mme Colette Guiton, éperdue de douleur, se lamente sur les cadavres de ses deux enfants, Gérard, un beau poupon de 4 ans, Eliane, qui va sur ses 6 ans, toute sa richesse, tout son bonheur depuis la captivité de son mari. Sa jeune soeur de 17 ans, Yvonne Blanchard est sous un hangar, derrière un volumineux tas de planches où elle a été traquée, abattue. »

9h30. Dans l’incompréhension, les premiers habitants avancent vers les soldats. Les SS tirent. Les corps tombent.

Les SS sont dans le bourg. Un enfant, un vieillard sur leur chemin ? Ils tirent ou enfoncent leur baillonnette dans la peau démunie qui s’offre là.

Ouvrier chez M. Martin, maréchal-ferrant, Christian Granger entend tous ces coups de feu. « Je me suis réfugié avec mon patron et sa famille dans l’atelier. Après quelques instants d’attente, je suis sorti dans la cour et j’ai aperçu des soldats sur la place de l’église, armés de fusils et de mitraillettes. (…) C’était qu’un crépitement de balles dans toutes les directions. (…) Au bout d’un certain moment, j’ai entendu des coups de feu provenant de la porte de la maison de mes patrons. Aussitôt, j’ai entendu des cris de douleur poussés par ma patronne et ses enfants. Au même moment, j’ai vu le petit Raymond qui essayait de se sauver en m’appelant, saisi par une épaule par un Allemand et reconduit dans la cour. J’avais à peine perdu de vue le jeune Raymond que plusieurs coups de feu ont été tirés de nouveau dans la cour. »

9h45. Mauricette, âgée de 9 ans, voit ses frères et sa mère tomber. « Maman ne fut pas tuée sur le coup ; l’entendant crier, je m’approche d’elle, elle me demande où sont mes frères. Pour ne pas lui faire de peine, je ne lui dis pas qu’ils étaient morts. Maman me dit : « Sauve-toi, ma Mauricette, ils vont te tuer toi aussi. Pour moi, c’est fini. » Mais les Allemands chassent toujours et reviennent vers nous ; je me cache plus loin et là ils regardent maman et la narguent. »

10h00. Un officier allemand déclare à Marie Sornin, garde-barrière, qu’il y a des terroristes à Maillé et qu’il mène des représailles. Ceux qui tentent de fuir par les champs sont tous tirés « comme des lapins ». Pourtant Paulette Creuzon, 14 ans, ne fuit pas, elle revient des champs avec son troupeau. Pourtant, Paulette Creuzon est abattue.

10h30. Des gendarmes sont sommés de rester à l’extérieur de la zone encerclée par les Allemands et assistent impuissants au spectacle d’un village qui sombre dans les flammes. Cinq gendarmes de Sainte-Maure-de-Touraine constatent « en arrivant auprès du bourg de Maillé que la grande partie de la localité était en flammes. Ayant tenté de pénétrer dans l’agglomération, nous avons essuyé de nombreux coups de feu, tirés de toutes parts dans la campagne par des soldats allemands cachés dans les bois. (…) Les habitants paraissaient maintenus dans celle-ci. (…) On comprenait aisément que les Allemands usaient de représailles sur ce bourg dont les habitants semblaient fusillés à tour de rôle et leur maison incendiée au fur et à mesure. »

Suzanne Meunier, 23 ans, est chez elle, quand trois soldats allemands se présentent à son domicile. Ils « ont tiré à bout portant sur ma mère, ma grand-mère, moi-même, mon fils que je tenais dans mes bras et sur ma fille. Ma grand-mère est décédée une demie-heure après, mon fils six heures après et ma mère le 28. Moi, j’ai simplement été blessée au visage et sans gravité. Vers midi, plusieurs d’entre eux, sont revenus à la maison, mais comme je faisais la morte, ils ne m’ont pas touchée. A ce moment, ils ont mis le feu dans le logement, puis ils sont partis. Lorsque je me suis aperçue que le feu endommageait l’immeuble, je suis allée me cacher avec ma mère et mon fils dans le jardin. Je tiens à vous dire, qu’ils ont rechargé leurs armes pour tirer sur ma fille qu’ils l’ont tuée sur le coup. »

Huit hommes sont menés au centre du bourg, ils sont alignés, exécutés et brûlés avec des plaquettes de phosphores. Ils sont cheminots et ouvriers des chemins de fer et se cachaient dans une cave. Un seul d’entre eux était un résistant, un terroriste.

11h00. Roger Confolent s’est retiré dans sa maison avec toute sa famille. « Est apparu tout à coup un soldat allemand en face de l’entrée de la pièce où nous étions rassemblés à sept. (…) Je m’avançai vers lui pour savoir ce qu’il voulait quand il me mit en joue avec une extrême rapidité et me tira une salve de mitraillette, mais me manqua. Je (…) lui criais « Civil Camarade ! » (…) Mon fils Yves qui se tenait derrière moi me dit « Il ne comprend rien, Papa » et passant devant moi les bras levés il cria à son tour « Hier civil Kamarad ». Ces paroles étaient à peine prononcées qu’il s’effondrait dans une rafale suivie d’une autre. A partir de ce moment, le massacre commença. »

Les balles crépitent dans chaque pièce de la maison, Roger Confolent fait le mort : « Yves râlait mourant à l’entrée de la pièce, René atteint de balles au poumon râlait derrière lui. (…) Ma femme était étendue blessée mortellement de plusieurs balles et Hélène, une de mes filles, qui avait reçu une balle dans la cuisse, essayait de se sauver en passant dans une autre pièce. Malheureusement, un autre Allemand qui avait pénétré dans la chambre de ma belle-mère et l’avait tuée, entra dans cette même pièce et lui tira une balle dans la poitrine ; elle fut tuée sur le coup. (…) Pendant ce temps-là, les deux Allemands qui primitivement avaient commencé le massacre, descendirent à la cave et tuèrent de balles et de grenades ma fille aînée et mes deux fils les plus jeunes. Il se passa une certaine accalmie, puis un soldat entra encore une fois dans la pièce où j’étais tombé et envoya deux rafales sur les corps qui lui parurent remuer, achevant ma femme. »

Chez les Guitton, les Allemands pénètrent dans la cuisine. « Ils sont jeunes. Ils rient. Ils font sortir tout le monde : M. Gabillot est le premier, puis le père Guitton : c’est un vieillard malade de 80 ans. Il était couché, n’a que sa chemise et des sabots qu’il vient de chausser. Et les autres suivent. (…) Maintenant les Allemands tiennent tout le monde à respect ; ils dispersent les hommes autour de la cour ; un à un ils les abattent. Les femmes crient. elles forment un groupe et cherchent à gagner les champs. Mme Guitton se glisse dans une cuisine voisine, elle est abattue par un jeune Allemand qui rit et elle tombe près de son petit Jackie, 2 ans. Lui aussi, est égorgé. »

11h00. Le canon allemand tire un coup de feu à blanc. C’est l’heure pour les bourreaux de laisser leur place. Ils commencent à quitter le bourg, mais d’autres soldats allemands tirent sur les habitants qui se risquent à sortir. Sur leur funeste route du retour, les bourreaux laissent cette inscription sur une porte : C’est la punission des terroristes et leurs assistents.

Et continuent d’incendier les maisons et de tirer sur tout ce qui semble encore en vie.

14h00. Le temps a été laissé aux bourreaux de se retirer. L’heure est au bombardement méthodique. 80 obus sont envoyés en une heure sur les rares maisons qui sont encore debout.

Mme Gandar, institutrice, entend du fond de la cave où elle se cache depuis des heures « des cris, des bruits de bottes, des galopades d’animaux, des rafales et un ronflement proche de nous : l’école flambe… (…) Personne n’a l’heure. (…) Un sifflement et une explosion ! On tire au canon ! Nous regagnons la cave. 80 obus visant les maisons encore debout tombent sur Maillé ; l’un d’eux nous souffle dans l’abri. (…) Les enfants ont faim. (…) Les heures passent ; au dernier coup de canon succède un silence de mort ; plus de cris, plus de piétinements, seuls les crépitements et les ronflements des incendies tout proches. »

Silence. Un silence qui dure. Toute la famille Gandar se hasarde à sortir. « Près de la porte de l’école, dans la rue, nos deux vieux amis Vincent (80 ans) ; sur la place de la mairie neuf corps lâchement assassinés qui commencent à brûler ; à l’ombre du tilleul de l’école, ce petit Jacky Métais de 5 ans qui s’est sauvé pour leur échapper et dont l’arrière du crâne a disparu ; dans les restes d’une maison notre doyenne « la mère Madeleine », 88 ans, assise sur une chaise, sa cervelle tombée dans son tablier… »

D’autres rescapés les rejoignent. Ils assistent, prostrés, à l’étendue du massacre. Là, huit Confolent, là, cinq Martin, là, trois Charpentier… « Plus pénible est le spectacle chez Chamigny. La grand-mère de 73 ans est affaissée le long d’un mur. Les petits-enfants ont été poursuivis dans le jardin. Jacques, 10 ans, est caché par le corps de sa maman qui s’est écroulée sur lui, ses doigts raidis serrent un jouet qu’il aimait bien. »

massacre-de-maille-2124 morts. 37 hommes, 39 femmes, 48 enfants âgés de 3 à 89 ans. Sur 60 immeubles, seuls 8 sont restés debout. 5 fermes à proximité sont aussi détruites. Les animaux ont été tués sur place.

Combien de blessés ? Si le maire Eugène Bruneau, vers 17h30, essaie de parlementer avec un officier allemand pour que les blessés soient évacués, le refus est net. Aucune personne ne devra circuler jusque 8h00 le lendemain matin sous peine d’être exécutée. Les secours n’accèderont pas aux lieux du drame avant la matinée du 26. Pour la plupart des blessés, il sera trop tard.

25 août 1944. Maillé tombe en martyr. Le même jour, Paris est libérée. Paris est en liesse.

 

A suivre #05 J’avais 10 ans Le témoignage de M. Serge Martin
Précédemment #03 Chronique d’une mort annoncée Janvier-août 1944

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Donatien Leroy, à la Maison du Souvenir de Maillé

Source :
* Toutes les citations sont tirées de l’ouvrage de l’Abbé André Payon, successeur de l’Abbé Henri Péan. Auteur de Maillé Martyr, l’Abbé André Payon est témoin de ce massacre. Il rédige dans les semaines qui suivent le massacre cet ouvrage, en s’appuyant sur les récits des rescapés.
A signaler que tous les ouvrages cités sont édités par les éditions Anovi, 1 rue du Grand Carroi à Chinon :
www.anovi.fr

Battements de Loire vous propose de poursuivre le récit des jours et des années qui suivront le 25 août 1944 en consultant le magnifique documentaire de Christophe Weber « Un crime sans assasins », diffusé sur France 2 en 2014.

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