FRONTIERE > LETTRES PERSANES
La source de l’eau
Jie Ling Veyssière Chants et Jazz de Chine

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Ling, quels sont les pires défauts des Français ?
Vous râlez… vous râlez beaucoup. Est-ce que vous êtes pessimistes ? Je ne sais pas. Vous regardez souvent le verre à moitié vide. En même temps, je trouve ça formidable. Je suis devenue moi-même une râleuse !

Quel est le lieu en Touraine que vous affectionnez particulièrement ?
Il y a le restaurant Hong-Kong, rue du Cygne à Tours. C’est comme si je rentrais chez une tante à Shanghai. Et ici, la librairie Veyssière, rue Colbert. C’est très beau.

Quel est votre mot préféré dans la langue française ?
« Vive la France !’ » (Elle rit) Je suis très gaulliste… J’avais un ami qui savait que j’admirais les grands orateurs. Il m’avait offert un album de discours de De Gaulle et j’adore sa façon de dire les choses : « Françaises, Français… »

Au détour d’une lecture de François Jullien, j’ai appris que dans la langue chinoise le verbe « être » n’existait pas. Alors qu’en Europe, il serait impossible de s’exprimer, ni même de penser, sans utiliser ce verbe.
En Mandarin, la langue officielle, il n’y a pas de conjugaison, c’est comme un puzzle de mots, il n’y a pas de masculin, pas de féminin, les le et les la n’existent pas. La construction est très différente. J’ai lu un article très drôle qui s’appelait : Le cerveau des Chinois n’est pas comme celui des Français. Pour vous, il est impossible de construire une phrase sans sujet, verbe, complément. Mais pour nous oui.

D’où la difficulté à apprendre le Français ?
Je crois que je pense Français maintenant. Mais à ma façon… Oui, je pense en Français…Quand je parle avec mes amis chinois, après je parle moins bien le Français. Ces langues, ce sont deux mondes, on ne peut pas rester dans les deux en même temps. Passer de l’une à l’autre, ce n’est pas comme allumer la lumière. A part peut-être après deux verres de Chinon !

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Et votre famille à Shanghai, vous trouve-t-elle changée ?
Oui, mes amis et ma famille me trouvent différente maintenant, très Française, à cause des gestes. Les Chinois parlent peu avec les gestes, l’expression, le langage corporel sont très neutres là-bas. Et puis, j’ai commencé à apprendre à critiquer les choses. Comme dans Les Misérables, ma bible, l’injustice m’est insupportable. Je pense qu’on peut mieux maîtriser les choses. « Les hommes proposent, le Ciel dispose. » Ce n’est pas le Ciel qui décide. Nous devons nous mobiliser. Quand je me suis mise à travailler la terre, dans mon jardin, j’ai eu une très mauvaise récolte la première année. Mais ce n’était pas à cause du ciel ! C’était à cause de mon manque de connaissances.

C’est une façon de penser plutôt Chinoise ?
Oui, c’est vrai. Si je suis Tulipe, je suis née en Hollande. Si je suis Jasmin, je suis né en Chine. Un proverbe dit : « Quand je suis sur une montagne, je ne vois pas bien la montagne. Il faut monter sur le sommet d’une autre pour bien la voir. »

Que vous a apporté le Bouddhisme ?
Je cherche beaucoup de réponses aux questions. Avec le Bouddhisme, j’en ai trouvé plein. Un enfant, quand il ne sait pas marcher, on le place dans un parc pour le protéger, c’est un espace où il joue, et c’est un guide formidable.Je trouve des réponses dans cette pensée. Au début, j’y ai trouvé un bien-être primitif dedans, comme dans le parc. Il n’y a par exemple pas de jugement, pas de paradis, pas d’enfer, et c’est très important. Ce sont des matériaux, ils nous prêtent leurs usages. Comme ce parc, ils nous protègent, ils nous sécurisent, mais, au bout d’un certain temps, il faut les enlever, comme le parc. Sinon, le parc devient notre prison, il limite notre liberté de circuler. Et « le bonheur », un sujet éternel. Il ne faut pas le poursuivre, sinon, il peut être la source de douleur, il peut nous piéger.

Et si nous finissions par une citation que vous aimez ?
Ah ! J’adore, dans Les Misérables : « Le beau est plus utile que l’utile. (1)  » Cela veut dire que le beau n’est pas du luxe, mais il est nécessaire. La beauté est importante et vitale. Et une autre que mes grands-parents m’ont donné comme héritage : « Quand on boit de l’eau, on doit songer à la source de cette eau. »

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(1) Après vérification, la véritable phrase de Victoir Hugo est : « Le beau est aussi utile que l’utile », mais nous avons souhaité garder la citation telle que Ling l’a prononcée. En commentaire, plus tard, elle a ajouté : « Je voulais trop que le beau gagne, donc inconsciemment, j’ai mis plus de valeur au beau. »

 

Propos recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies Donatien Leroy

Jie Ling dans Battements de Loire :
Quitte à se noyer en nageant…

En savoir plus sur Jie Ling Veyssière :
http://jieling.org/
https://www.facebook.com/ling.veyssiere
Et un article de Raphaël Chambriard pour La Nouvelle République :
La dame de Shanghai

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