FRONTIERE > LETTRES PERSANES
« Le temps comme punition »
Carmen et Cristina Espagnoles

En 1721, Montesquieu livrait avec ses Lettres Persanes le témoignage de deux Persans venus observer nos drôles d’us et coutumes. Aujourd’hui, Carmen, la blonde, et Cristina, la brune, nous livrent leur regard, parfois tendre, parfois dur. Assurément souriant. Imaginez l’accent chantant qui porte les mots qui suivent. 

carmen-et-cristina

Carmen Je viens de Soria, une petite ville au nord de l’Espagne. Mon idée, c’était de partir de là-bas, alors j’ai fait des études de Tourisme à Saragosse, et puis j’ai trouvé du travail à Madrid. Mais c’est en Allemagne où j’ai vécu deux ans que j’ai connu mon copain français.

Cristina Moi, je viens de Logroño, une ville de 150 000 habitants. Mes parents étaient dans la restauration. J’ai trois frères, mais de nous quatre, aucun n’a souhaité continuer le métier des parents. J’ai fait des études à Saragosse aussi, en Gestion des Entreprises. On dit AES ici, c’est ça ?

Racontez-moi votre arrivée en Touraine…

carmenCarmen Avec mon copain, on a habité huit ans à Madrid, mais comme il travaillait souvent en France, on est venus ici il y a cinq ans. Et je parlais pas Français ! On a habité dans le centre, rue des Halles, pour voir du monde, pour que ce soit vivant. Si j’avais habité Tours Nord, ça n’aurait pas du tout été possible !

Cristina J’étais tranquille dans ma ville et voilà ! J’ai trouvé mon homme, un Français aussi, il bossait dans la commercialisation des vins, on s’est rencontrés en Espagne et il a changé ma vie ! On a vécu sept ans loin l’un de l’autre, lui il bossait ici, mais ça a tenu, c’était une épreuve !

Une belle histoire !

Cristina Oui, je l’adore… Il m’a kidnappée en 96. Comme les femmes ont plus de cojones (ndlr : entendez… couilles) que les hommes, je suis venue vivre ici. Ça a été un an de galère et de solitude pour trouver du boulot. J’avais envie de parler à tout le monde dans la rue mais j’osais pas. J’ai commencé à aimer vivre ici quand j’ai commencé à travailler, quand j’ai commencé à être entourée dans le travail. Ça allait beaucoup mieux.

Pourquoi n’osiez-vous pas aller vers les gens ?

cristinaCristina Les Tourangeaux ont la réputation d’être froids. Mais j’ai compris plus tard qu’il fallait juste les chauffer pour pouvoir discuter ! Je ne parle pas de sexuel, hein ? (Elle se marre) Après, il y a beaucoup d’échanges positifs. Je suis bien ici, et j’aime bien les Français, et je prends le meilleur de chaque pays.

Carmen Pour moi, les Français, c’est les tourangeaux, je n’en connais pas d’autres ! J’adore mon pays, l’Espagne, je l’apprécie même plus encore maintenant. Là-bas, je suis moi-même. Il y a quelque chose de moi qui n’existe pas encore ici.

Cristina Ma vie est là, quand je passe une semaine là-bas, c’est bien, mais quand je rentre ici, je suis chez moi. Ici, on prend le temps de connaître les gens, de parler. Là-bas, on court ! Ici, on se pose, on approfondit, j’ai ce temps.

Carmen Moi, ce côté-là, ça m’ennuie, j’ai l’impression que rien ne se passe. Je n’avais jamais imaginé venir en France, mais j’avais un bébé, et c’était une obligation. Il reste qu’on a une belle vie ici, on fait plein de choses, on a plein d’amis, mais il y a toujours quelque chose qui me manque.

Qu’est-ce qui vous manque précisément ?

carmen-2Carmen C’est la facilité de sortir, de voir les gens, la communication. Là-bas, on s’appelle, tu fais quoi ? On se boit une bière ? Et hop on se retrouve… Ici, il faut appeler en avance et on se retrouve à la maison ! Mais moi, je veux prendre des bières dans des bars ! C’est plus spontané là-bas. Pour moi, ça fait partie de la vie, je suis pas très casanière !

Cristina Je sais pas ce qui me manque… (Cristina réfléchit longuement) Oui, le côté spontané, on est plus primaires, primarios, ici on réfléchit avant de parler, là-bas non, ça a des mauvais côtés mais aussi des bons !

Quand je vais en Espagne, je suis toujours frappé de voir les gens vivre dans la rue, dans les villes comme dans les villages. Ici…

Cristina Ah ! oui ! La rue Nationale déserte à 19h15, ça me surprend à chaque fois !

Carmen Pour moi, c’est dur ça ! C’est même déprimant. Quand on traverse un village ici : « Mais regarde, il y a personne ! Qu’est-ce qui arrive ? » J’ai du mal aussi avec les horaires, le décalage, ici tout est fermé à 19h00, les bars sont fermés l’hiver… Je savais pas du tout que nos pays étaient tellement différents !

Rassurez-moi, nous avons quand même quelques qualités ?

cristina-2Cristina Ce que j’aime bien, c’est que vous êtes posés, vous avez le temps. J’ai même une cousine qui vient ici se reposer ! Elle dit : « On a l’impression qu’ils ont le temps comme punition. » Je me dis que j’ai appris ce qu’était la patience. Ici, je respire « cool ».

Carmen Quelque chose que j’aime bien, je sais pas si c’est une qualité ou un défaut… Par rapport aux amitiés, il n’y a pas de pression. Si tu appelles, ça va, si tu appelles pas, c’est pas grave. En même temps, si on appelle pas, y’a rien ! (Sourires) En Espagne, c’est toujours trop ! Donc, c’est bien en tout cas, ici c’est toi qui gère, y a pas de pression, je fais ce que je veux, il y a un côté plus libre.

Et qu’est-ce qui vous agace particulièrement ?

Carmen (réfléchit et hausse les yeux) En France, des fois tu dis non et ça veut dire oui… « Oui, ça va, ça va… » Ça, ça veut dire que ça va pas ! Au début, je trouvais ça trop compliqué. Il y a ce côté-là, je me disais ça va pas ça, je comprends pas, alors je me suis dit que je ferai comme je suis… Spontanée. C’est presque gênant pour les autres, ils sont pas habitués. Il faut vraiment connaître la culture des autres, on est vraiment pas pareils.

carmen-3Carmen (réfléchit toujours et ajoute ) Il y a beaucoup d’humour ici, et l’amitié c’est vraiment fort. Ici, on dit « mes amis, c’est ma famille ». Pour nous, les amis sont les amis et la famille c’est la famille ! Les relations familiales, ici, ça a été un choc. Quand je demande à un copain si ça va ses parents, il répond : « oui oui… » Il les voit une fois par an alors qu’ils habitent à cinq kilomètres… Pour moi, c’est pas possible, nous on essaie de se voir une fois par mois malgré la distance.

Cristina Au contraire, ici, j’ai trouvé des gens plus proches de leur famille que moi je l’étais. En fait, ici, la cohabitation parents-enfants se coupe plus tôt que chez nous, c’est tout.

Alors notre pire défaut ?

Carmen On va dire l’individualisme, mais surtout le manque d’empathie.

Cristina Oui, ça c’est vrai.

Carmen Dans le travail, les relations, c’est penser pour soi-même, et pas penser à l’autre.

Cristina C’est une conduite qui se communique. Les choses sont déjà assez compliquées, alors pourquoi je m’emmerderais à penser aux autres ? Ça peut se comprendre, dans un sens…

Carmen C’est ce que je sens depuis que je suis là. Pour recevoir des autres, il faut toujours demander quand tu as besoin d’aide.

Cristina Pour moi, le pire défaut, les français sont vraiment des râleurs ! Grognons ! Ça critique tout le temps !

Carmen « Oh ! Il pleut ! Il fait pas beau ! » Ben quoi, c’est l’hiver ! Tu veux quoi ? (Rires)

cristina-4Cristina Quand on râle en Espagne, c’est pour faire sortir l’adrénaline, mais ici c’est un peu méchant. C’est bien de critiquer, s’il y a un changement derrière. Ça sert à rien de critiquer pour critiquer. On dit ici « couper la merde en huit », j’adore cette expression, c’est aller chercher la petite bête….

Carmen (s’en va chercher une bière, toujours souriante) C’est super de retrouver des gens de ton pays pour parler dans ta langue…

Quel est le lieu que vous aimez particulièrement ici ?

Cristina (spontanément) Les montagnes me manquent tellement… (Elle réfléchit) Je peux dire la Loire ? Il y a plein d’endroits où se promener. J’adore Candes-Saint-Martin. La Loire est magnifique. Il y a toujours du bouillon dans la Loire.

Carmen Oui, ici les fleuves passent toujours au milieu des villes, en Espagne c’est pas commun. Mon lieu, c’est la Guinguette à Tours. La ville change. Elle devient plus accueillante, plus vivante et je me sens en vacances. Je suis aussi en train de découvrir le Cher. C’est beau aussi. C’est plus sauvage.

Votre gourmandise préférée ?

Cristina Qu’est-ce qu’il y a de typique ici ? Ah oui ! Le chorizo de chez Carmen ! (Elles se marrent) Le fromage de chèvre !

carmen-4Carmen Les vins de Vouvray, j’aime beaucoup, une vraie découverte ! Je connais aussi un viticulteur de Chinon qui fait du vin près de ma ville à Soria. Il s’’appelle l’ANTIDOTO. Nous l’avons rencontré dans un bar de nuit à Soria à trois heures du matin. C’était hallucinant.

Vous ne mangez que des plats espagnols ?

Carmen Oui, beaucoup ! Mais il y a plein de légumes ici qu’on ne connaît pas chez nous… Le topinambour, le radis noir, la patate douce ! (Et de se marrer de nouveau)

Pourriez-vous me citer une œuvre qui vous touche particulièrement ?

Cristina En ce moment, je lis Le Grand Meaulnes, c’est magnifique. Et Les Contes du Chat Percé… Non, perché ? C’est d’une tendresse…

Carmen (réfléchit longuement !) Je suis pas encore totalement immergée dans la culture française ! Mais, quand j’étais en Espagne, j’aimais beaucoup les films de Tati, son esthétique, son humour… J’adore Gainsbourg et Louise Attaque que j’écoutais beaucoup à Madrid quand j’étais étudiante. Baudelaire, le spleen…

Le mot que vous préférez ?

cristina-3Cristina Ah ! la vache !

Carmen Moi, c’est méli-mélo. J’adore !

Cristina Le mot bouffe !

Carmen Ce que j’adore, ce sont les expressions. « J’ai la dalle… » Ça me fait marrer…

Cristina Ah oui, au début, j’avais un carnet pour les noter… Il y en a tellement !

Pour conclure, vous faites partie d’une association à Tours Cuenta Me qui permet aux résidents espagnols de se retrouver.

Carmen Oui, nous étions deux ou trois et nous avons eu la volonté de monter une asso, et petit à petit, on a retrouvé des Espagnols. Le but est de transmettre notre culture à nos enfants. Et passer un bon moment ! Et de temps en temps, nous faisons un restaurant entre adultes, et là on retourne tout ! Et ça permet de faciliter les choses pour ceux qui arrivent… Moi, ça m’aurait beaucoup aidé ! (Carmen réfléchit) Et je revendique aussi qu’à l’aéroport de Tours, il y ait un avion pour Madrid ou Barcelone !

Cristina acquiesce. Le moment syndicaliste passé, une dernière gorgée de bière et il est temps de se quitter. Juste le temps pour Carmen et Cristina de souligner une autre petite différence. Elles n’ont pas osé me tutoyer. La prochaine fois, c’est sûr, on se dira tu. Plus que jamais convaincu, avec elles, que l’important est de rire de tout, de tous ces petits riens qui nous séparent.

 

Propos recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Donatien Leroy

Association Cuenta Me
Pilar Cambra, présidente : asocuentame@gmail.com

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