CE JOUR-LA > XXème SIECLE
Cette migrante
Cette vie en elle qui s’arrête

De l’auteure de ce texte brut, on dira seulement qu’elle est assistante sociale.  Elle a souhaité rester anonyme.  Pour se protéger de toute pression administrative et pour protéger la personne dont elle retrace le parcours. Ainsi va la France. Il faut se taire ou se cacher. Au-delà de ce récit magnifique et bouleversant d’une femme née au Nigeria, que l’administration considérera comme une simple « migrante » de plus,  il est peut-être temps de lire, pour leur rendre hommage, les mots de ces personnes qui se confrontent chaque jour à toute cette « misère du monde ». Et qui font de leur mieux. Et qui font tout ce qu’elles peuvent faire. Et qui font. Comme une armée des ombres. Merci à elles.

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Il est des rencontres dans une vie, comme des chocs, comme des uppercuts. Il est des rencontres dans une vie que l’on garde pour soi, comme des trésors que l’on pense ne pas pouvoir partager. Il est des rencontres dans une vie que l’on pense ne pas pouvoir raconter, elles paraissent indicibles, inaudibles.

Et puis un jour, vous voyez la photo d’un enfant mort sur une plage et vous assistez incrédule à un emballement, une compassion et des recherches de solutions clés en main, comme si c’était possible. Et puis un jour vous assistez incrédule au classement entre les « bons migrants », ceux qui fuient la guerre et les autres, ceux qui n’ont rien à faire là.

Et puis un jour, vous réalisez que ces rencontres sont des trésors que vous auriez dû partager, que les gens les entendent ou pas… car il ne suffit pas de s’émouvoir de la mort, parce qu’en Touraine, il est des « migrants », des « pas blancs », des « étrangers », qui ne demandent qu’à apprendre à aimer la Touraine sans rien demander en retour.

Il est des destins qui forcent le respect, il est des courages quotidiens que personne n’imagine, il est des femmes qui choisissent la vie à tout prix…

Vous êtes assistante sociale, un maillon, un simple maillon. Mais pour cette femme que vous avez en face, vous êtes supposée savoir, être celle qui trouvera la solution à son problème, celle qui permettra d’obtenir des papiers… Ce jour-là, vous la recevez, encore une fois. Ce jour-là, vous lui répétez de façon un peu automatique, parce que c’est la dixième fois, que vous écrirez ce qu’elle veut, mais que ce qu’elle raconte de son arrivée en France ne colle pas et qu’à l’OFPRA, ils ne la croiront pas. Elle ne les aura pas ces papiers dont elle rêve tant… Ce jour-là, alors que vous ne vous y attendiez pas et sûrement n’en aviez pas très envie, tout à coup un cri. Un cri déchirant, un cri insupportable, un cri que l’on n’oublie pas et qui revient vous hanter parfois, la nuit.

C’est le cri d’une enfant, le cri déchirant d’une toute petite fille qui hurle, hurle, hurle sans cesse les mêmes mots : « je ne savais pas ce qu’était le sexe, j’étais vierge, j’étais quelqu’un de bien ! »

Elle hurle, hurle, hurle et pleure dans vos bras, sans que vous ne l’ayez voulu. Et là, la terre s’ouvre sous vos pieds. Vous voudriez revenir en arrière, qu’elle se taise. Vous ressentez partout en vous votre propre lâcheté, parce qu’à ce moment, vous comprenez que ce qu’elle va vous raconter, vous livrer, c’est vous qui l’y avez amenée et vous avez peur, peur et honte. Vous avez ouvert la boite de Pandore, parce qu’elle vous fait confiance. Vous avez peur, peur que de faire parler cette femme ne lui serve qu’à souffrir. Vous avez honte, honte de ne pas vouloir entendre, de penser à votre propre souffrance, votre petit confort. Mais son destin, elle va le raconter. Elle l’a décidé.  Son destin, c’est à vous qu’elle le livrera. Elle pense  que vous saurez lui obtenir son précieux bout de plastique, puisque vous lui avez dit ce qui ne marcherait pas dans ses mensonges et insisté pour qu’elle dise la vérité. Vous, honteuse, vous savez que vous n’aurez plus qu’à lui expliquer que la force c’est en elle qu’il faudra la trouver, vous ne serez que témoin, vous ne pourrez qu’accompagner et soutenir…

Son destin, elle l’a livré.

Destin d’une femme, parmi d’autres, une Tourangelle, parmi d’autres…

Il était une fois une petite fille qui nait auprès d’un père et une mère aimants dans le nord du Nigéria. Mais voilà, papa meurt, tôt, trop tôt…

Une petite fille de huit ans arrive perdue apeurée chez sa tante dans la capitale, innocente et perdue, elle assiste à la mort de sa mère, morte du chagrin de son veuvage, dans un couloir d’hôpital et tout le monde fait comme si elle n’était pas là, comme si elle ne comprenait rien… Et puis, tata qui est très généreuse accepte que cette petite fille vienne chez elle, accepte de la nourrir. Mais la générosité à un prix, celui du ménage à partir de quatre heures du matin, des repas à préparer, des courses à faire vite et des coups à recevoir tous les jours parce qu’on est bonne à rien, comme sa mère. Et on dort par terre, d’une oreille, pour ne pas rater l’appel de quelqu’un de la maison qui aurait besoin de quelque chose.

Un jour, la petite fille devient une belle jeune fille, trop belle peut-être ? Ce jour-là, elle revient du marché, c’est son anniversaire, elle a 14 ans. Ce jour-là, tata est gentille, quel bonheur ! Ce jour-là, tata annonce à la petite fille qu’elle va partir avec la gentille dame, là, celle qui est assise dans le canapé dans lequel elle n’a jamais eu le droit de s’assoir. Ce jour-là, elle est heureuse, elle a le droit de s’y assoir. Elle va partir en Europe, pour travailler dans un magasin. L’Europe, elle ne sait même pas ce que c’est, elle qui n’a même pas le droit de savoir si on est en août ou en décembre…

La dame l’emmène, mais pas tout de suite en Europe, d’abord dans un village, où on lui explique qu’elle va être purifiée…

Une jeune fille de 14 ans se retrouve attachée sur une table dans un endroit qu’elle ne connait pas. On lui coupe la peau au rasoir, on lui rase la tête, on lui coupe les ongles, on tue des poulets que l’on saigne sur son corps. Cela se passe durant plusieurs jours, plusieurs nuits, elle ne peut plus compter. Mais elle comprend qu’elle est mauvaise, elle comprend que si elle ne fait pas ce que la gentille dame lui demande, elle pourra mourir, parce que le gentil sorcier qui purifie peut tuer aussi, quand il a vos ongles et vos cheveux.

La gentille dame emmène la belle jeune fille dans un aéroport, mais elle a été vraiment très gentille, elle lui a acheté de beaux habits. Elle monte dans l’avion avec interdiction de parler. Elle se tait. Elle trouve le voyage long, très long.

Elle arrive un matin dans un endroit où tout est blanc, où il fait un temps comme dans un frigo, où les gens sont tous blancs et pressés et parlent une langue bizarre.

La gentille dame lui donne à manger, lui achète plein d’habits, elle est vraiment gentille cette dame, elle avait oublié que l’on pouvait être gentil comme ça avec elle, qu’elle aussi y avait droit.

Un jour, la gentille dame lui montre un film, avec des amis à elle qui observent tout autour d’elle et rient, se moquent de sa pudeur. La jeune fille découvre que des hommes peuvent faire des choses à des femmes qu’elle trouve dégoutantes et les femmes crient. Elle ne veut pas regarder, mais on la tape, elle doit regarder, elle doit comprendre que c’est ça qu’une jeune femme doit faire, que c’est comme ça qu’elle va rembourser la gentillesse de la dame. Elle apprend qu’il lui faudra rapporter 20000 euros, pour récupérer ses cheveux et ses ongles, parce que c’est cher les avions et les jolis vêtements.

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Il était une fois une jeune fille vierge que l’on dépose sur un parking crasseux de routiers dans le sud de l’Espagne et à qui l’on dit tu vas et tu fais. Il était une fois une petite jeune fille qui perd sa virginité sur le siège arrière d’une voiture. Mais il était gentil le Monsieur, il pleurait en lui faisant mal, il lui disait qu’elle ne devrait pas être là. Il a pleuré le Monsieur et lui a donné 20 euros. Alors la jeune fille a compris que 20.000 moins 20, c’est la vie en elle qui s’arrête.

Il était une fois une petite jeune fille de 14 ans qui va faire le tour de l’Europe, parce qu’elle est belle, trop belle et qu’il y a des saisons plus favorables pour trouver les gentils Messieurs qui pleurent parfois… Maisons closes dans plusieurs villes espagnoles, une coupe du monde en Allemagne et tous ses supporters qui ont des besoins, des vitrines à Amsterdam, des hôtels à Londres… Et l’été, retour en Espagne… La dette augmente à chaque voyage, car c’est cher les transports, très cher…

Il était une fois une jeune femme de 16 ans qui rencontre un jeune homme de 22 ans. Il lui parle d’amour, lui dit qu’il va l’aider. Elle a peur, en parle à son amie. On laisse le jeune homme pour mort, à coups de barres de fer, qu’est-ce qu’il croyait le prince charmant ?

Il était une fois une jeune femme de 16 ans que l’on envoie à Paris, dans le 18ème, dans un hôtel miteux, pour rencontrer des hommes plus miteux encore, parce que c’est grave d’avoir cru en l’amour. Il était une fois une jeune femme qui ne sait pas ce que c’est qu’être enceinte… Il était une fois une jeune femme qui se fait tabasser quand la gentille dame lui explique ce que veut dire un ventre qui s’arrondit et que grosse on ne sert à rien.

Il était une fois une jeune femme qui sait qu’elle va mourir, à cause du sorcier, mais qui choisit de sauver cette vie en elle avant de mourir, cette vie qui est le fruit de l’amour.

Il était une fois une jeune femme de 17 ans qui tombe amoureuse de ce bébé quand il arrive et qui trouve la force de chercher de l’aide et de retrouver l’homme, cet homme qui l’aime encore.

Il était une fois une jeune femme de 17 ans qui trouve la force de porter plainte contre un réseau international de prostitution et de travailler dur pour accepter que sa vie ne soit pas entre les mains d’un sorcier. Il était une fois une jeune femme de 17 ans qui accepte de raconter les horreurs, les salissures, les hontes huit heures durant devant un administratif de l’OFPRA, pour un bout de papier. Il était une fois une jeune femme qui ne se retourne pas quand on lui dit « rentre chez toi sale négresse ». Pourtant, elle, elle sait que maintenant chez elle c’est ici, elle sait qu’elle resterait vivante cinq minutes si elle retournait au Nigéria, parce que c’est un système entier, l’équilibre économique d’un pays, bien construit, qui satisfait tout le monde, tant que ce n’est pas dit.

Il était une fois une jeune femme qui a eu la force de choisir la vie et l’amour. Des fois, face à ce type de courageuse, on regarde ses pieds, parce que l’on n’est pas certain du tout que l’on aurait choisi la vie.

Il était une fois l’histoire banale d’une jeune femme comme on en croise tous les jours dans nos rues, mais que personne ne veut connaitre. Il était une fois l’histoire banale d’une jeune femme que d’aucuns ont pu juger hâtivement : elle aime ça, elle aurait pu partir, ce sont ses compatriotes qui lui ont fait du mal…

C’est vrai, oui, les gentils messieurs blancs, eux, des fois ils pleuraient après lui avoir demandé son âge et laissé 20 euros pour qu’elle puisse vivre la pauvre… ses compatriotes eux, ils ne pleuraient pas.

Texte anonyme
Photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

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3 / 3 Commentaires

  1. C’est bien de l’avoir écrit car on ne peut vivre avec l’insoutenable sur la conscience. Heureux les simples d’esprits… il vaut mieux ne plus y penser maintenant que ton texte est déposé dans la conscience collective. Que chacun prenne sa part de responsabilité. La tienne est plus qu’infime et rachetée au centuple par les papiers que tu as obtenus.
    Aucun regret à avoir. Ce texte est parfait.

  2. Un texte émouvant qui porte à la réflexion. Je pense que c’est une bonne chose de partager un peu ces récits si ce n’est pour soulager un peu la charge qui porte sur les travailleurs sociaux ou pour créer une chance infime de sauver quelqu’un quelque part.
    En tous cas, il ouvre un débat: que peut on faire collectivement ou individuellement pour reduire à néant ces pratiques inhumaines ou au minimun venir en aide convenablement à ces gens dans notre pays qui se veut le pays des droits de l’homme?

  3. Les travailleurs sociaux font le travail pour lequel ils sont payés. Il ne s’agit pas je crois de les décharger d’un quelconque poids. Au contraire ces rencontres sont de précieux cadeaux qui enrichissent plus qu’ils n’alourdissent.
    Je crois qu’il s’agit surtout de pouvoir se permettre de regarder en face même ce que l’on ne veut pas regarder parceque ça dérange trop. Je crois qu’il s’agit d’une bouteille à la mer, pour que les propos simplistes d’un académiciens puissent être démontés. Je crois qu’il s’agit de comprendre que rien n’est simple avec des alternatives qui seraient immédiatement disponibles. Je crois qu’il s’agit de dire que chaque humain est un humain qui mérite d’être regardé comme tel. Je crois qu’il s’agit de voir que la domination sur les femmes est loin d’être réglée, quel que soit les pays . Quand bien même on les trouveraient plus civilisés. Je crois qu’il s’agit de regarder en face que le monde ce n’est pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Je crois qu’il s’agit de pouvoir réaffirmer que féminisme ce n’est pas un gros mot, quand bien même, la encore c’est ringard de le dire, presque inavouable.
    Je crois qu’accepter de regarder l’inacceptable et y réfléchir, c’est déjà faire quelque chose. C’est déjà faire un pas de côté pour voir les choses autrement…

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