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Trois couleurs Egalité
Caroline Deforge Union des Démocrates et des Ecologistes

Trois couleurs Bleu, Blanc, Rouge. Trois valeurs Liberté, Egalité, Fraternité. Trois portraits de femmes engagées dans l’action politique. Caroline Deforge, Conseillère Municipale à la Ville de Tours, militante EELV puis UDE, évoque pour nous l’Egalité.

Un froid saisissant ce jour-là. Je venais de quitter Caroline Deforge et je m’engageais dans la rue Nationale. Là, entre Palais de Justice et Hôtel de Ville (sic), une femme était assise, la main tendue, la main tremblante. Une autre dame, âgée et bien de chez nous, passa devant la clocharde et pesta  : « T’avais qu’à rester en Roumanie ! Salope ! »

La seule consolation que je trouvais à cet instant fut de repenser à une phrase de Claude Lévi-Strauss : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. » (Tristes Tropiques)

Mais je venais de quitter Caroline Deforge, alors je me questionnais encore. L’action politique faisait-elle croître cette haine ou l’avait-elle au contraire quelque peu endiguée ?

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Caroline Deforge voit le jour sur l’île de la Réunion, Caroline grandit à Tours, Caroline tente des études en Lettres, en Philosophie, on la retrouve militante dans les rangs de l’UNEF-ID et en première ligne contre la loi Devaquet.

Puis Caroline a deux enfants. « Je me demandais encore ce que je voulais faire, je savais juste que cela devrait être proche de l’humain. » Comme on tente un coup au poker, elle se présente au concours d’Infirmier. « Et contre toute attente, je suis reçue ! »

Caroline sera donc infirmière ! « Être là pour l’autre, c’est merveilleux, ça évite de penser à soi et à ses névroses, » dit-elle en souriant. « Et avec deux enfants, il fallait assurer un salaire fixe. » Caroline s’éloigne de la politique, elle assure le quotidien, elle observe ce drôle de monde qui ne se décide vraiment pas à tourner rond.

On imagine alors Caroline trépigner de plus en plus au fil des années, il y a quelque chose dans son sang qui la pousse à ne pas se résigner à voir les hommes tomber., comme ils tombent de nos jours. Sa rencontre avec Christophe Rossignol, élu du Conseil Régional, l’incite à pousser la porte des Verts. « A cette époque, j’étais portée par la dynamique que Cohn-Bendit a insufflé et qui nous a fait gagner les Européennes. »

En 2008, Caroline est élue Conseillère Municipale sur la liste de Jean Germain sous l’étiquette EELV. Réélue en 2014, elle goûte aujourd’hui aux joies de l’opposition. Le décor est presque planté pour parler Egalité, à deux exceptions près.

Primo, depuis un an, Caroline s’est lancée en libéral, non pas qu’elle renie ses enfants bien sûr, ni même le service public. Mais… «  Cela convient mieux à la qualité de vie que je veux avoir. Autant j’aime soigner les malades, autant la hiérarchie et les objectifs des hôpitaux, comme dégager les lits au plus vite, ne me convenaient plus. »

Secundo, déçue par les orientations nationales du parti, elle décide de quitter EELV. « Le parti se rapproche trop de l’extrême gauche, il explose à cause de son ancrage stalinien. Il faut absolument être de gauche, de gauche… Je crois qu’il faut plutôt sortir de ce clivage gauche-droite, mais beaucoup de militants ne le veulent pas. Comme le dit ce slogan suisse, l’écologie n’est ni de gauche, ni de droite, mais devant. Je suis plus environnementaliste que sur une ligne politique définie. Alors, après un temps de réflexion, j’ai finalement rejoint l’UDE de De Rugy et Placé. »

Je visite régulièrement une dame, couturière à la retraite. Elle a 600 euros par mois. Elle a pourtant bossé toute sa vie ! Comment vivre décemment et se soigner dans ces conditions ?

Oui, Caroline est loin des guérillas gauche-droite. « Si, demain, la Mairie de Tours décidait de faire du 100% bio dans les cantines, pourquoi je ne soutiendrai pas  ? C’est ce genre d’attitudes qui complique tout dans la vie politique. On est dans un camp, on devrait y rester. Si on part, on passe pour un traître. »

Loin d’être une partisane donc, Caroline préfère parler de volonté politique plus que de camps retranchés et opposés. « Jean Germain était un homme de gauche, certes, mais l’écologie n’était pas sa priorité. Les débats étaient chauds parfois ! Par exemple, le sujet de la nourriture dans les cantines ne l’intéressait pas. Et quand il décide de cesser la gratuité de la bibliothèque, de la piscine du Lac, on dit merci pour les gamins du Sanitas qui n’ont déjà pas les moyens de partir en vacances. »

A l’instar de cette drôle de politique de M. Valls, à droite (?), adroite, maladroite ? « Quand la gauche fait une politique de droite, je comprends que les gens soient paumés. »

Alors, laissons donc là ces quelques faiseurs de politique, et revenons à nos moutons de province. Chère Caroline, parlons donc Egalité. « Ce mot m’évoque beaucoup d’injustices, c’est ça la réalité. L’inégalité des salaires entre les hommes et les femmes, oui. L’inégalité devant les soins aussi. Beaucoup trop de personnes manquent d’argent pour se soigner. Je visite régulièrement une dame, couturière à la retraite. Elle a 600 euros par mois. Elle a pourtant bossé toute sa vie ! Comment vivre décemment et se soigner dans ces conditions ? »

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Soyons politiques, n’ayons peur de rien, à défaut de justice, à défaut d’égalité, ambitions sans doute trop hautes, on parle aujourd’hui de parité. « Quand on constitue une liste politique, c’est un homme. J’ai proposé à plusieurs reprises de placer une femme, on m’a répondu : oui, mais non… Les hommes prennent ça pour une chasse gardée. Il faut plus de représentation des femmes, dans les instances dirigeantes. Prenez les entreprises du CAC 40, combien y a-t-il de femmes à leur tête ? »

Il faut admettre que EELV est plutôt exemplaire en ce domaine, pour avoir fait défiler à sa tête Dominique Voynet, Cécile Duflot ou encore Emmanuelle Cosse. Et souligner une qualité que Caroline reconnaît aux femmes en politique : « Je pense qu’une femme est moins corruptible qu’un homme. Elle fait moins de compromis, et si elle y est contrainte, souvent elle se tournera vers autre chose. Mais, ajoute-t-elle en souriant, je ne milite pas pour un monde de femmes ! Dans les hôpitaux, il y a de sacrés nids de guêpes ! »

Songeuse, Caroline regarde sa tasse, comme pour lire dans le marc. « L’injustice est partout. Mon chocolat viennois à 4,90 euros, combien de gens dans la rue peuvent se le payer ? Je ne me fais pas d’illusions. Qu’on me cite un domaine où l’égalité s’applique… »

Loin d’être abattue, toujours souriante, Caroline ajoute : «  L’objectif n’est pas l’égalité, le combat se joue contre les injustices. L’important n’est pas qu’une bibliothèque soit rentable, mais de l’ouvrir à tous, de faire aimer la lecture. »

Accès aux soins, accès à la culture, et un mot à faire tressaillir nos frigides Ministres du Budget : la gratuité. « Certes, la gratuité a un coût. Il faut donc augmenter les impôts. Dans le système socialiste scandinave, les gens ne paient pas les soins, la crèche est accessible à tous, c’est plus juste. La volonté politique a donc toute sa place. On décide ou non de donner l’accès gratuit. »

Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance.

On imagine à quel point les convictions de Caroline sont à rebours des tendances gouvernementales actuelles. « Marisol Touraine a décidé de ne pas remplacer certains postes libérés par des départs à la retraite. Dans les années 90, après un accouchement, on restait hospitalisée huit jours, maintenant, dès le lendemain, on vide le lit…  La réponse à l’inégalité, c’est le développement d’un vrai service public. Pourquoi ne pas imaginer des médecins fonctionnaires à la campagne ? L’Etat se désengage totalement. »

Et de citer les Restos du Coeur qui, il est vrai, assurent une mission de service public, depuis des années et des années, sans qu’aucun gouvernement n’ait songé à reprendre le flambeau.

D’évoquer les attentats et la réponse ultra-sécuritaire donnée. « A la suite de l’attentat en Norvège en 2011, le Premier Minsitre a riposté en déclarant : Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance. C’est beau.  Dans ce modèle scandinave, l’impôt est prélevé à la source, et on redistribue dans le domaine social. En France, on se demande encore où va l’argent. La maternité à Amboise a été fermée, les petites structures de campagne vont toutes fermer, elle est là l’inégalité ! »

Si prompts à dézinguer les gouvernements successifs, à raison certainement, sommes-nous pour autant des citoyens exemplaires ? « Les médecins, par exemple, veulent pignon sur rue et ils quittent les hôpitaux et les campagnes. C’est vrai, ils ont fait quinze ans d’études, on peut comprendre qu’ils veuillent le meilleur retour. J’ai un ami pourtant qui a décidé de rester un médecin social, qui va encore voir les petits papis et les petites mamies qui ne peuvent se déplacer. On ne parle que de rentabilité… Être rentable ! Et on ferme les structures… A la place, on pose des caméras, c’est bien, ça profitera aux chiffres de la délinquance, et on se fout pas mal des symptômes.  »

D’ici à 2017, Tours comptera environ 120 caméras dans ses rues. « La volonté politique, c’est choisir entre une caméra qui coûte 20000 euros et qui finira de toute façon saccagée, ou réhabiliter des petits métiers comme le concierge. Qu’est-ce qui est le plus rentable ? Payer des gens pour surveiller les caméras, pour les réparer ? Ou payer un concierge qui connaît tout le monde, qui va voir la petite vieille du cinquième avec une bouteille d’eau quand il fait quarante degrés dehors ? Dans les quartiers, il y a des jeunes qui sont déjà abîmés, il faut vraiment des gens qui y travaillent sur le long terme. Mais on fait du provisoire, en pensant que c’est plus rentable. Si on vire cette caméra, imaginez ce qu’on peut faire avec ces 20000 euros… »

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On pourrait penser que Caroline est là, à taper du poing sur la table pour soutenir ses mots engagés, mais non, ses bras et ses mains causent autant qu’elles, virevoltent presque, soutenus par un sourire qui ne la quitte jamais.

On se trouve rassuré à ses côtés, à l’idée que, si elle se défend d’être partisane, il y ait encore, dans ce vieux pays dans lequel nous cohabitons, des élus qui portent une certaine idée de la gauche, une courageuse idée.

Ce courage politique, celui de Caroline, me fait encore penser à celui de Christiane Taubira, à son combat pour le mariage homosexuel, pour l’égalité des droits, et j’ose penser qu’elle sera la seule, parmi tous les loups de la meute actuelle, à figurer dans les manuels scolaires dans les années à venir.

Pour Caroline, bien sûr, légaliser le mariage homosexuel allait de soi. « Je ne me posais pas la question. La réponse à cette question était tellement évidente. Je crois d’ailleurs que l’égalité est là quand la réponse est évidente. Mais l’égalité est là aussi quand il y a une loi et une justice pour l’appliquer, quand on finit par l’acter. Ce qui n’empêchera jamais des proprios de ne pas louer à des noirs… »

Caroline réfléchit, sourit malgré elle. « J’ai été adoptée par des Tourangeaux bien blancs, mon fils est métisse et ma fille a la peau blanche. C’est fou la différence de traitement entre ces deux enfants. Il y a l’égalité des lois, mais celle des consciences, c’est une toute autre histoire. »

A l’heure où j’écris ces lignes, je pense aussi à ma clocharde de la rue Nationale. Caroline, quant à elle, évoque l’une de ses visites auprès d’une patiente dans le Sanitas. « Je suis allée soigner une dame chinoise, chez elle, elle est diabétique. C’est sa fille qui faisait la traduction. Il y avait beaucoup de bruit à l’étage. La fille me dit finalement : « Oh ! Au-dessus, on ne leur parle pas, ils sont noirs ». Le vivre ensemble est une idée qui me fait sourire.  Même les premiers migrants, comme les Italiens, ne veulent pas de la nouvelle vague. »

Disons-le, Caroline est habitée d’un savant mélange de lucidité et de douce colère. Je vois en elle ce que j’appellerais une tristesse politique, convaincue que les solutions sont là et nombreuses, et qu’il ne leur manque qu’un homme ou une femme ayant la volonté de les porter. Le courage aussi.

Je ne lui ai pas demandé d’où ses engagements auprès des autres avaient pu lui venir. Mais Caroline a voulu conclure notre entretien par une bien belle histoire. « Mon père, aujourd’hui à la retraite, était contrôleur des impôts. Quand il a voulu, un jour, redresser une grosse entreprise, il a reçu un coup de fil d’un député pour clore le dossier. Le patron avait menacé de fermer et de mettre 200 personnes sur le carreau. Mon père est rentré en disant : Ce sont encore les pauvres qui paieront pour les riches. Mon père était intègre, mais de là à vivre avec 200 personnes au tapis sur la conscience… Alors, il a choisi de se spécialiser dans l’ISF. » Caroline sourit. « Ça lui posait moins de problème ! »

 

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

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