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Duende
Cécilia Cappozzo Danseuse Flamenco

Un caveau. Parquet en bois. Oubli des lumières. Silence. Endroit sombre. Un costume noir. Une main blanche. Quelques cordes touchées. Un son qui part. Des notes. Le chant. Comme une plainte. Comme un cri. Une voix. Comme si un cercueil venait de s’ouvrir.

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Le chanteur. Pleure-t-il ? Espoir ? Désespoir ? Joie ? Tristesse ? Pourquoi choisir ? Tout est en lui. Les mains se cognent. Les talons claquent. Cinq cordes. Deux paires de mains. Talons qui heurtent le parquet. La danseuse en rajoute. Percussions. Percussions de ses talons. De ses mains sur ses cuisses. Elle tourne. Ses mains tournent. Sa tête tourne. Le parquet tourne. Même les étoiles tournent. Le temps en suspens. Le chanteur continue sa plainte. La terre andalouse se craquelle. Se boursoufle. Le vent plie. La mer s’éteint. La terre ne tourne plus. Elle ne tournera plus tant que la danseuse heurtera le sol et que son regard secouera le mien. Une nuit andalouse et tout s’est arrêté. Une complainte gitane. Un soir d’été.

C’était en août. Au retour. Danseuse Flamenco Tours. Cécilia Cappozzo. Je veux en savoir plus sur ce qui m’a bouleversé ce soir-là sur la terre des vandales. On imagine une danseuse de flamenco inaccessible. Cécilia est un sourire. Un grand regard. Elle parle.

Musicienne comme ses parents. Cécilia est pianiste jazz. Depuis toujours. Elle a dix ans et entend les premiers sons de flamenco. Touchée. Une première fois. Mais elle continue sa route. « La danse n’avait pas de place, mon chemin était tracé, j’étais pianiste et il n’y avait que ça. »

17 ans. Lycée. Roanne. Une professeure de Flamenco passe, danse, parle. Cécilia. Une révélation.

Tours. Cécilia en quête, en vain, d’un professeur. Une rencontre. Romain. Guitariste. Il veut vivre en Espagne, il veut apprendre encore et encore. Cheminot. Il met les ronds de côté. Lui est tombé dedans dès l’enfance. Il n’a que ça en tête. Des cours à Paris, des cours dans une famille gitane. « Il avait touché l’essence même du Flamenco. Le plus important, c’est le chant, et par le corps on transmet l’émotion du chanteur. On dit du chanteur qu’il a un don. »

Ensemble. A deux. L’Espagne. Andalousie. S’immerger,  comprendre ce rythme, de quelles entrailles de la terre il vient. Jerez de la Frontera. Rien que le nom est une danse. La ville gardienne du Cante Jondo. Le chant profond. Les chants primitifs du Flamenco.

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Une rencontre. Manuela. Un nom là-bas. Incontournable. « Elle a envie de donner, elle explique bien le rapport entre le chant, la guitare et la danse, elle pousse vers le bien, elle est dans l’amour, elle transmet. » Manuela. Une tournée mondiale à vingt ans. Mais peut-être la Saudade du Portugal voisin. Elle ouvre une académie. Revenir en ses terres, être auprès des siens.

Se présenter devant Manuela. Faut-il être inconsciente ? Assurément passionnée. A la vie, à la mort. «  Je me sentais une petite crevette, comme un tout petit animal qui grandit lentement grâce à elle. C’est elle qui décide, elle fait un test, elle réfléchit, elle m’a dit alors que j’avais une bonne oreille et elle m’a dit oui. »

26 ans. Deux ans en Espagne. Plus un rond. Retour à Tours. Romain reprend son boulot. Cécilia donne des cours. Une association. Al Compas de Jerez. Création et production de spectacles. Cécilia a déjà un nom. Elle se produit dans différentes formations à travers la France.

cecilia-cappozzo-2La Cecilia y su Gente. Sa formation. « C’est comme en Jazz, c’est une culture où il y a des codes spécifiques, il n’y a pas toujours besoin de répéter. Il y a peu de place à l’improvisation. C’est la danseuse qui décide, qui dit l’ordre des choses. Mais c’est un ensemble musical, plus que du visuel. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas d’innover, mais de respecter un accord avec les musiciens. »

Le chant. Un chant de Gitans qui s’est mélangé à la terre andalouse. Un chant de la terre ou des bas-fonds de la ville et qui ouvre la nuit. Il y a le martinete, chant des forges qui se rythmait à l’enclume… Les letras. Entendez des couplets. Ils sont des milliers. « Et des milliers. » Il y a des spécialistes qui passent leur vie à les étudier. « Tous ces chants donnent tellement de possibilités, comme la danse, des milliers de couleurs. »

Etre plus proche de son corps. De la terre. « Taper des pieds. C’est quelque chose de terrien. Capter l’énergie du sol. »

Joie ? Douleur ? « C’est de la musique gitane, comme dans les films de Kusturica, c’est toujours un peu nostalgique, c’est une émotion qui me parle, c’est quelque chose de l’instant présent, et on sent un passé derrière ça, et un avenir prometteur. On sent qu’il y a un avant et un après. C’est la magie, le Duende, cette chose qui habite les artistes. Quand on ressent ça, la magie est là. On vibre. Un recueillement profond.  »

Cécilia le dit. A force d’immersion, à force de passion, son physique a changé, son visage aussi. Et à la question « Pourquoi dansez-vous ? », elle cite La Lupi, une danseuse de Malaga : « Je danse pour moi parce que c’est le seul moment dans ma vie où je me donne le droit d’être égoïste. » Il faut donc être égoïste. Ensemble. « Ces musiciens qui se connaissent tant, qui vivent ensemble, c’est comme une balade sur une petite route de campagne. »

Sur un sol qui cogne. Un soir d’été.

 

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Pascal Bourdieu et Alain Jouhanet

Cécilia Cappozzo 
www.cecilecappozzo.com

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