CE JOUR-LA > XXème SIECLE
Gueules d’amour
Une histoire personnelle des guinguettes

Le dimanche, l’été, mécolle, j’ai rembour aux guinguettes de Touraine… Icigo, on s’y paie une bonne assiette en faisant du plat, on écluse un kilbus de kroutchev, au mahomet, sur la plus bath des javas, et on regarde nos petits vioques endimanchés remuer les badigoinces…

Et je me déballe des salades… J’imagine Raymond tirer sa solitude jusque-là. Il range son razif, cire ses targettes, noue son étrangleuse, peigne ses douilles, regarde dans les miroirs ses gobilles rouges et humides. Il voudrait encore croire à l’amour… sans se faire plus d’illuses

Regards dragueurs, gambilles endiablées, verres de roteuse qui claquent, le long du courant de nos rivières et des battements de musiques insouciantes.

Mais soyons sérieux ! Fin dix-huitième, le siècle d’autant de Lumières que de terreurs est aussi celui des petites libertés salvatrices… Des cabarets populos apparaissent en banlieue parisienne, en dehors des limites de la ville bourgeoise, pour éviter la taxe sur les marchandises qui entrent dans la capitale… Et donc sur le Guinguet… Ah ! ce petit vin blanc pas bien cher et produit localement.

J’imagine Renée. Elle a bien des étoiles dans le bulbe mais se refuse à les rallumer. De la poudre sur les joues, elle sourit. A défaut d’étoiles, des paillettes. Sa roupane  couvre à peine ses genoux. Le rouge à lèvres approche de sa margoule, elle hésite encore…

Au dix-neuvième siècle, ces bals en plein air, on ne les dénombre plus, ils sont plusieurs centaines à voir le jour grâce au développement des trains de banlieue. Et le bal musette ? Il naît de la rencontre des Auvergnats et des immigrés italiens qui ont ramené dans leurs valises leur accordéon ! Leur Léon ?

J’imagine Roger, le mastar qui enflamme la piste de guinche, le roi de la valse à toute berzingue a un sacré jeu de guitares, et toujours de bonnes éponges, et rentre son gros bidon pour ne pas bousculer ses cavalières. Il met la sauce pour donner du vertige à ses souris… Roger en fait des jalminces !

1906, le repos hebdomadaire est voté et on comptera dès lors plus de 200 guinguettes rien que sur les bords de la Marne ! En Touraine, la plus courue est celle de Saint-Avertin, alors un petit village où on se rendait à bicyclette… Au programme de ces dimanches au bord de l’eau : canotage, natation, plongeon, pêche, pétanque… A croûter   : fritures de poisson, fricassée de lapin arrosées de vin blanc ou rouge. Tenue correcte exigée ! Les tenues « endimanchées » et le port du canotier deviennent une règle !

J’imagine Mireille qui en a usé des tire-jus, la vie lui a servi bien des douloureuses salées… Elle lève son guindal  de pousse-au-crime comme on lui ferait un bras d’honneur… à cette chienne de vie. Elle ne veut plus rien se refuser avant de claboter, elle a trop dégusté. Pas même se refuser un gonze… Faut dire, elle est quand même choucarde

C’est au beau milieu du vingtième que la guinguette se fait oublier pour une raison étonnante : les rivières sont devenues tellement cradingues qu’il est alors interdit de s’y baigner ! Et les sixties, le yéyé et le rock sont une trop forte concurrence aux guinguettes qui amorcent leur déclin.

J’imagine Lucien, sans artiche dans les poches et le battant sous la gapette, saigner ses éconocroques pour offrir un verre de roteuse à sa galante du jour. Il n’a de lampions que pour elle…

Les guinguettes sont de retour, et pour de bon ! Comme l’écrivit l’illustre inconnu Pougens Duclos : « On ne voit point, dans les faubourgs ni hors des murs, ces guinguettes où nos artisans et le bas peuple vont oublier leurs travaux et se livrer à une joie franche, sans souci pour le lendemain…»

Tout ce que j’aime… Sans souci du lendemain…

Texte et photographie : Donatien Leroy, Battements de Loire

La guinguette de Rochecorbon
Bords de Loire
La plus grande guinguette de France !

La guinguette de la plage à Pouzay
Bords de Vienne

Chinon en guinguette
Bords de Vienne

La guinguette de Montbazon
Bords de l’Indre

La guinguette de Saint-Avertin
Bords du Cher

La guinguette de Tours
Bords de Loire

Sources :

Gueule d’amour, un film de Jean Grémillon, 1937
La belle équipe, un film de Julien Duvivier, 1936
Circonstances atténuantes, un film de Jean Boyer, 1939

http://mondouis.pagesperso-orange.fr/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Guinguette
http://www.touraineloirevalley.com/
http://www.guinguette.fr/

TRADUCTION

Le dimanche, l’été, mécolle (moi), j’ai rembour (rendez-vous) aux guinguettes de Touraine… Icigo (ici), on s’y paie une bonne assiette en faisant du plat, on écluse (boire) un kilbus (litre) de kroutchev (vin rouge), au mahomet (soleil), sur la plus bath des javas, et on regarde nos petits vioques endimanchés remuer les badigoinces (lèvres, bouches)…

Et je me déballe des salades (raconte des histoires)… J’imagine Raymond tirer sa solitude jusque-là. Il range son razif (rasoir), cire ses targettes (chaussures), noue son étrangleuse (cravate), peigne ses douilles (cheveux), regarde dans les miroirs ses gobilles (yeux) rouges et humides. Il voudrait encore croire à l’amour… sans se faire plus d’illuses (illusions)…

Regards dragueurs, gambilles (danses) endiablées, verres de roteuse (champagne) qui claquent, le long du courant de nos rivières et des battements de musiques insouciantes.

Mais soyons sérieux ! Fin 18ème, le siècle d’autant de Lumières que de terreurs est aussi celui des petites libertés salvatrices… Des cabarets populos apparaissent en banlieue parisienne, en dehors des limites de la ville bourgeoise, pour éviter la taxe sur les marchandises qui entrent dans la capitale… Et donc sur le Guinguet… Ah ! ce petit vin blanc pas bien cher et produit localement.

J’imagine Renée. Elle a bien des étoiles dans le bulbe (cerveau) mais se refuse à les rallumer. De la poudre sur les joues, elle sourit. A défaut d’étoiles, des paillettes. Sa roupane (jupe) couvre à peine ses genoux. Le rouge à lèvres approche de sa margoule (bouche), elle hésite encore…

Au 19ème siècle, ces bals en plein air, on ne les dénombre plus, ils sont plusieurs centaines à voir le jour grâce au développement des trains de banlieue. Et le bal musette ? Il naît de la rencontre des Auvergnats et des immigrés italiens qui ont ramené dans leurs valises leur accordéon ! Leur Léon ?

J’imagine Roger, le mastar (costaud) qui enflamme la piste de guinche (danse), le roi de la valse à toute berzingue (sans arrêt, rapide) a un sacré jeu de guitares (jambes), et toujours de bonnes éponges (poumons), et rentre son gros bidon (ventre) pour ne pas bousculer ses cavalières. Il met la sauce (accélère) pour donner du vertige à ses souris (femmes)… Roger en fait des jalminces (jaloux) !

1906, le repos hebdomadaire est voté et on comptera dès lors plus de 200 guinguettes rien que sur les bords de la Marne ! En Touraine, la plus courue est celle de Saint-Avertin, alors un petit village où on se rendait à bicyclette… Au programme de ces dimanches au bord de l’eau : canotage, natation, plongeon, pêche, pétanque… A croûter (manger)  : fritures de poisson, fricassée de lapin arrosées de vin blanc ou rouge. Tenue correcte exigée ! Les tenues « endimanchées » et le port du canotier deviennent une règle !

J’imagine Mireille qui en a usé des tire-jus (mouchoirs), la vie lui a servi bien des douloureuses (additions) salées… Elle lève son guindal (verre) de pousse-au-crime (alcool, entre autres…) comme on lui ferait un bras d’honneur… à cette chienne de vie. Elle ne veut plus rien se refuser avant de claboter (mourir), elle a trop dégusté (souffert). Pas même se refuser un gonze (homme)… Faut dire, elle est quand même choucarde (jolie)…

C’est au beau milieu du 20ème que la guinguette se fait oublier pour une raison étonnante : l’interdiction de se baigner dans les rivières, la salubrité des eaux s’étant très nettement dégradée. Les sixties, le yéyé et le rock sont une trop forte concurrence aux guinguettes qui amorcent leur déclin.

J’imagine Lucien, sans artiche (argent) dans les poches et le battant (coeur) sous la gapette (casquette), saigner ses éconocroques (économies) pour offrir un verre de roteuse (champagne) à sa galante du jour. Il n’a de lampions (yeux) que pour elle…

Les guinguettes sont de retour, et pour de bon ! Comme l’écrivit l’illustre inconnu Pougens Duclos : « On ne voit point, dans les faubourgs ni hors des murs, ces guinguettes où nos artisans et le bas peuple vont oublier leurs travaux et se livrer à une joie franche, sans souci pour le lendemain…  »

Tout ce que j’aime… Sans souci du lendemain…

 

Et enfin, si vous le permettez, une pensée pour mon père…

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Un commentaire

  1. Mézigue (moi) adore ça. Trop bath, c’t’article.

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