25 août 1944. Le massacre de Maillé
Chronique d’une mort annoncée
#03 Janvier-Août 1944

maille-1944

Le début de l’année 1944 voit la montée de la tension entre des Allemands qui sentent le vent tourner en leur défaveur et une population qui n’hésite pas, pour une partie d’entre elle, à s’engager dans le maquis ou, du moins, à soutenir les actions de la Résistance qui se multiplient pour préparer le débarquement allié.

Ainsi, en janvier 1944, 80 prisonniers nord-africains sont installés au camp de Nouâtre, une main d’œuvre corvéable à merci pour le commandant. Trois d’entre eux réussiront à s’échapper et seront cachés par la population.

Jusque-là, toute exécution était encadrée par des procédures réglementées, menant à des procès, certes souvent truqués. Mais en février, des ordres sont donnés permettant les exécutions sommaires de toute personne liée de près ou de loin à des activités « terroristes ». Et si des dommages collatéraux sur la population se produisent, la responsabilité en incombe seulement aux résistants…

Dommages collatéraux. En France, au cours de ces premiers mois de l’année, 15000 personnes seront victimes de ces représailles. Parmi elles, 4000 résistants, plus de 10000 civils. Le paroxysme de la répression est atteint en mai et juin.

officiers-ss

La 2ème SS Panzerdivision « Das Reich » terrorise le sud-ouest de la France : « Montpezat-de-Quercy, dans le Tarn et Garonne, le 2 mai (5 personnes tuées et 15 déportées, le village est pillé est incendié), Freyssinet-en-Gelat, dans le Lot, le 21 (3 femmes pendues et 11 hommes fusillés), Limogne-en-Quercy, Cadrieu et Frontenac, dans le Lot, le 1er juin (9 civils sont tués), Linac, Viazac et Bagnac-sur-Célé, dans le Lot, le 3 juin (19 habitants sont fusillés), Issendolus, dans le Lot, le 7 juin (44 personnes sont tuées et 70 sont déportées), Rouffilhac et Carsac-Aillac, dans le Lot, le 8 juin (29 habitants, dont des femmes et des enfants, sont massacrés), Tulle, en Corrèze, le 9 juin (99 hommes sont pendus et 149 déportés), Argenton-sur-Creuse, dans l’Indre (67 victimes, puis 11 autres le lendemain), Bagnères-de-Bigorre, Pouzac et Trébons, dans les Hautes-Pyrénées (du 10 au 12 juin, 57 habitants, dont des femmes et des enfants, sont massacrés), Mazières-sous-Sarlat et Marsoulas, en Haute-Garonne, le 10 juin (32 civils, dont 6 femmes et 12 enfants, sont tués) et bien évidemment Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, le 10 juin (642 personnes sont massacrées, dont 247 femmes et 206 enfants)… » (1)

C’est le quotidien de plusieurs dizaines de villes et de villages qui est plongé dans la terreur. Si débâcle il y a, pour certaines troupes allemandes, il n’est pas question de l’accepter sans poser au passage une sanglante signature.

maquisards

Le 6 juin, les Alliés ont débarqué en Normandie. Les réseaux résistants sont chargés de ralentir les mouvements des troupes allemandes vers le nouveau front. Les actions de sabotage se multiplient encore. Le 9 août, Le Mans est libérée, le 16, Orléans. Le 15 août, les Alliés débarquent en Provence.

En deux semaines, 100 000 soldats allemands passent par la Touraine, via la RN10 ou la ligne Paris-Bordeaux. Le camp de Nouâtre dispose de nourriture et d’essence. C’est pourquoi, dans la région de Maillé, de nombreux groupes de résistants mèneront des actions, accompagnés de commandos Jedburgh, militaires spécialisés dans le sabotage, alors parachutés.

resistanteLe 8 août, un camion allemand est incendié à Sainte-Maure de Touraine. Le 11, un avion américain s’écrase sur la commune de Maillé, les Allemands ne retrouveront jamais le pilote, John Minard, qui se cache dans une ferme et rejoint ensuite le maquis. Le 12, dans une embuscade à La Celle-Saint-Avant, trois Allemands sont tués. Les 14 et 15, des actions de sabotage sont menées sur les rails à Maillé. La ligne est coupée. Le 16, à Pouzay, une compagnie allemande essuie des coups de feu de maquisards. Le 18, lors d’un accrochage, des membres de la Croix-Rouge servent de boucliers humains aux Allemands. Le 21, à Noyant-de-Touraine, les Allemands interceptent un parachutage d’armes. Pour la seule journée du 22, un véhicule allemand est mitraillé entre La Celle-Saint-Avant et Sainte-Maure, les maquisards interrompent le trafic ferroviaire à Port-de-Piles, des troupes allemandes sont mitraillées dans une ferme près de La Celle-Saint-Avant, la voie ferrée à Maillé est de nouveau sabotée. Le 23, les Allemands, excédés, fouillent les fermes de Draché à la recherche de résistants.

Depuis mai, les hommes de Maillé et des communes environnantes sont réquisitionnés pour surveiller les voies ferrées et empêcher les sabotages… simplement armés de bâtons ! Georges Jeudy, appartenant au Maquis de Paulmy, est de ceux qui, les 14, 15 et 23 août, sabotent les rails dans le bourg. Des actions qui, probablement, pousseront des Allemands harcelés en permanence à commettre l’irréparable le 25.

georges-jeudyDans une émouvante lettre adressée au maire de Maillé en 1994, Georges Jeudy, encore rongé de remords, relate les faits : « Ce sont D. et Roger B. qui ont fait sauter les voies. J’étais chargé de mon FM anglais, d’assurer la sécurité après les explosions (…). Dès qu’ils me rejoignaient, nous filions vers une ferme à plusieurs centaines de mètres où étaient cachés la voiture et le chauffeur. A notre retour, dans cette ferme nous dînions avec des gens sympathiques qui l’occupaient. Nous étions plutôt inconscients et mettions les fermiers en danger. »

Plus loin dans cette lettre au maire, George Jeudy ajoute ces mots poignants : «  Peut-être vous aurai-je mieux fait comprendre l’origine de cette tragédie dont je suis responsable quoi que l’on en pense. Pour terminer j’ajoute que nous avons assisté de loin à cette tuerie, nos moyens en armement étaient dérisoires comparés à ceux des SS et si je me souviens bien de la hauteur où nous étions, le terrain était dégagé et plat. Qu’aurions-nous pu faire ? Sinon ajouter à la rage des tueurs SS et se faire massacrer aussi. J’excuse ainsi mes chefs vous le comprenez n’est-ce pas ? » (1)

Les Allemands sont harcelés chaque jour dans la région de Maillé, lieu stratégique de la remontée des troupes allemandes vers le front. Les voies ferrées sabotées, elles sont réparées depuis plusieurs années par les ouvriers de l’entreprise Dupin. Or, cette entreprise de Seine-et-Marne accueille des résistants recherchés. Autant dire que les ouvriers sont plus prompts à écouter la BBC au café que de réparer les dégâts des maquisards.

feldkommandantur-tours

Pour les Allemands, le climat est insoutenable. Le Feldkommandant de Tours, le lieutenant-colonel Albert Stenger, connaît ce climat. A 50 ans, il a connu la débâcle allemande en Russie et a été témoin du harcèlement des résistants communistes durant cette retraite. Envoyé à Tours en juin 1944, pour assurer la retraite des troupes, il mène sans relâche des actions contre les maquisards.

Il apprend, le 24 août au soir, qu’un nouvel incident s’est produit entre ses troupes et les résistants sur la commune de Maillé. A-t-il alors donné des ordres de représailles envers la population ? Quoi qu’il en soit, il ne fait pas de doute que le massacre de la population de Maillé qui se produira le lendemain a été pensé, planifié, décidé.

Marie-Louise Delalande rapporte : « A 14 heures (le 25 août 1944, jour du drame), je suis chez le docteur Barbot (…).
– Docteur, je ne peux pas vous dire que je reviendrai. Je ne sais même pas si je pourrais retourner chez moi. Quand je suis partie, certainement le maquis et les Allemands se battaient à Maillé. De Nouâtre, on entendait la fusillade et je sais que les Allemands ont mis eux-mêmes le feu à des fermes.
Le docteur réfléchit un instant puis me répondit :
– Ah ! Les Allemands mettent le feu à Maillé… et bien ! Je vais vous dire ce qui s’est passé cette nuit. A minuit, ils sont venus me chercher, mitraillette au poing. Ils m’ont fait monter en auto et m’ont conduit auprès d’un des leurs, blessé, que j’ai dû soigner. Ils m’ont ramené chez moi vers 2 heures du matin et l’officier m’a dit : « Demain, Maillé le paiera. » (2)

 

A suivre De bruit et de fureur #04 Le massacre de Maillé 25 août 1944
Précédemment Péan le Fou #02 Curé et résistant

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire

Sources :
(1) 25 août 1944, Maillé… Sébastien Chevreau, Ed. Anovi, 2012
(2)  Souvenirs sur Nouâtre durant la guerre et l’occupation, 1940-1945, Marie-Louise Delalande, institutrice à Nouâtre
Maillé Martyr, Abbé André Payon, édité par la Maison du Souvenir de Maillé, 2007
Disponibles à la Maison du Souvenir de Maillé.
Illustrations :
Photographie 1 : Donatien Leroy à la Maison du Souvenir de Maillé
Officiers SS : www.delcampe.net
Sabotage : www.memorialdethel.org
Résistante : www.les-sanglots-longs-des-violons.eklablog.com
Georges Jeudy : 25 août 1944, Maillé… Sébastien Chevreau, Ed. Anovi, 2012
Feldkommantur : lord-baudricourt.over-blog.com

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