INFLUENCES > DANSES
Butoh or not Butoh…
Adrien Gaumé Danseur

Adrien Gaumé m’a donné rendez-vous sur la passerelle Fournier, avec vue sur les rails et sur la gare de Tours, sur les joyeux allers et les tristes retours, un pont entre deux quartiers… Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ce type dont je ne sais rien, et encore moins de sa pratique, le Butoh, me donne-t-il rencard ici ? Pour me balancer sous un train ? Le métier, me semble-t-il, peut s’avérer dangereux…

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Adrien Gaumé apparaît, grand, longiligne, la ferraille de ses chaussures claque à la manière d’un cow-boy, barbu, le clope au bec, il me fait penser à un chercheur d’or, mais je ne sais alors s’il repart en quête ou s’il est de retour avec quelques grammes de ce précieux métal sur lui…

Adrien Gaumé vient de Sciences Po, entre autres, il a bossé dans l’économie sociale et solidaire, dans la solidarité internationale, « un chemin citoyen et politique, » dit-il. Une certaine envie de transformer la société…

Il y a six ans, Adrien rencontre une danseuse, sans doute une charmeuse de serpents, car notre crotale se met à mouvoir son corps, lui qui n’avait jamais dansé : « je portais une espèce de croyance que la danse ne me concernait pas. Cette découverte du corps a été comme une réconciliation avec moi-même… »

L’or est le corps, le chercheur d’or est un danseur Butoh, entendez un chercheur de corps…

Adrien Gaumé découvre le Butoh au cours d’un stage : « ça m’a littéralement happé, et ensuite j’ai développé ma pratique, j’ai rencontré des maîtres à Vienne, Berlin ou encore Bruxelles… Je me suis lancé à mon tour, et à la suite de performances, on m’a demandé si je donnais des cours… »

Mais entre deux clopes, j’interromps Adrien pour avoir une franche explication ! Qu’est-ce donc que cette bête que l’on nomme le Butoh ? Et là, je comprends vite que nous aurions pu y passer une soirée, une nuit, partir à la recherche d’un type qui vendrait encore des cigarettes à l’aube, tant le sujet Butoh est volatile… A côté de la définition du Butoh, même le vol d’une hirondelle n’a plus rien d’insaisissable…

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Le Butoh, « danse des ténèbres » est apparu une dizaine d’années après Hiroshima et Nagasaki, au Japon. Après ce traumatisme, certains danseurs estimaient qu’un retour aux danses traditionnelles n’était plus possible : « des danseurs et des professeurs d’éducation physique se sont alors retrouvés sur les lieux de commémoration dans le but de se relier aux âmes des morts pour donner ensuite aux survivants. Ils ont alors rendu leur corps disponible pour exprimer des sensations et des sentiments qui faisaient défaut… »

Ainsi naquit le Butoh… Et les traditionalistes du No et du Kabuki n’ont guère apprécié… Dans les années 60, on assiste à une diaspora des danseurs Butoh à travers le monde. Ce qui permettra à cette nouvelle pratique de prendre son envol…

Et de proposer différentes formes : certains créent un répertoire chorégraphique, d’autres orientent le Butoh vers la célébration de la vie, d’autres encore vers le loufoque ou l’érotisme…

Pour autant, le Butoh peine à trouver sa place dans le monde de la danse… « Il y a une sorte de défiance des danseurs par rapport au Butoh, on est bien dans une pratique à part… J’ai eu une élève qui avait fait dix ans de danse classique et qui est venue vers moi bouleversée. Elle m’a dit : Pour la première fois de ma vie, j’ai dansé… »

Nous en sommes là, le cendrier est quasi plein, et le Butoh est une danse, mais pas vraiment non plus, ou pas seulement, et une pratique située entre les vivants et les morts ! J’affiche une mine perplexe, aussi tremblante que la flamme de mon briquet… Quand à Adrien, il reste imperturbable ! « Je pense que c’est un chemin de connaissance de soi, il y a un travail de recherche durant des années, d’épure, pour oublier l’égo et occuper l’espace qui nous entoure… »

Comme une institutrice la pratique avec les enfants, Adrien s’en remet à l’anecdote : « un jour, une jeune étudiante à Tokyo tombe sur une affiche qui propose de recruter des danseurs Butoh… Elle sait qu’elle deviendra enseignante plus tard, mais elle sait aussi que tous les choix de vie sont encore possibles… Après sa première journée de cours, Carlotta, le professeur, décide de la faire participer à un spectacle : Tu monteras sur scène avec nous et tu resteras immobile ! Le Butoh commence par cela : se défaire de ce qui nous rassure, se mettre en état de vulnérabilité… En état de Butoh, on ne sait pas ce qui va nous arriver, on sort de l’abri… »

Etat de Butoh… De l’immobilisme au geste Butoh… « La méditation est nécessaire pour le faire naître… On veut laisser naître des mouvements improvisés et révéler qu’on a une danse disponible en soi… » Ce n’est pas l’esprit du danseur, pas son imagination, pas sa créativité, rien de ce qui sort de son esprit, qui génère le geste dansé. C’est le corps qui génère le mouvement, le danseur le suit, le corps est libre. « Le mouvement se génère et la fin du mouvement n’est pas anticipé. »

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Amis cartésiens, bonne nuit ! Aux autres, tout un nouveau continent, tout un monde de possibles ! « Le danseur est mu par quelque chose qui le dépasse, et si le danseur anticipe un mouvement, alors il est dans le trucage… Un danseur qui met une heure à se lever et à se mouvoir chamboule nos représentations mentales… »

En tant que spectateur Butoh, je pense alors avoir tout compris sans rien comprendre, et je pense ainsi faire honneur à cette pratique. Elle est palpable et impalpable, pensable et impensable, déroutante et donc… libératrice…

Et Adrien d’en remettre une couche : « l’intérêt du Butoh, c’est qu’il n’est pas embarrassé de se définir… Il résiste à la définition. Les Japonais disent que, chaque jour, le Butoh a une nouvelle définition. » De quoi profondément bousculer, déstabiliser l’occidental qui aime que la fourchette et le couteau soient en bonne position autour de l’assiette… « Les gens qui viennent au Butoh se sont déjà quelque peu libérés du rationnel, ils ne repartent pas avec une définition, mais avec quelque chose de l’ordre du ressenti… »

Le professeur Adrien reçoit deux types de public : les danseurs qui viennent questionner l’enseignement et leur pratique de la danse, qui viennent chercher le doute, et les gens comme vous et moi qui ont mené leur barque, leur vie, et se réveillent un jour en se demandant : Mon Dieu, qu’as-tu fait de ton corps ?

Il reste à se demander si vous allez au Butoh pour interroger votre corps ou si c’est votre propre corps qui vous interroge… Et imaginez-vous au milieu d’autres personnes laisser votre corps vous guider ! Une mise à nu totale… D’ailleurs, « à l’origine, les danseurs étaient nus, le sexe recouvert, le corps peint en blanc, la couleur des morts… Aujourd’hui, ce n’est pas systématique, c’est très dérangeant pour le public… Je ne le fais pas souvent… Mais parfois, je sens que c’est le lieu, le moment… Dans une galerie à Vienne, il était clair pour moi qu’il fallait que je sois nu. Je me suis retrouvé accolé à une femme, et alors que le public pensait qu’elle se dégagerait, elle est restée et elle m’a nourri… Son corps soutenait le mien… A la fin, j’avais un bout de papier dans ma main, il m’a servi de guide, j’ai traversé l’assemblée en suivant ce papier, et le public suivait la danse du papier. »

Apprendre à laisser le corps prendre possession de soi. Devenir sa propre marionnette. Se surprendre. Se suspendre. Laisser filer le geste. Se mettre en disposition.

Quand Adrien file donner des cours aux quatre coins de l’Europe, il part toujours en auto-stop. Ne pas savoir quand on arrivera à destination, c’est pour lui se placer déjà dans le Butoh. Il se refuse à préparer le moindre spectacle, ne rien anticiper, tout improviser. Un type hors de course. Un compliment.

Si vous ne comprenez toujours rien au Butoh, j’admets que c’est un peu de ma faute, mais plus probablement c’est que vous n’êtes pas prêts à le comprendre, à le prendre. A vous surprendre. Baignés de philosophie grecque et cartésienne, le Butoh se présente à nous comme une provocation. Quand tout, chez nous, se doit d’être défini et rationalisé, le Butoh nous embarque sur une barque chavirante…

A l’heure où tous les espaces de ce monde sont à quelques heures d’avion, où rien ne semble plus inédit, où l’aventure semble confinée dans des guides de voyage, le Butoh nous montre que l’exploration reste possible, avec ce qu’elle emporte de déstabilisation, d’imprévu, de danger, d’émotions… Il est encore possible de vraiment voyager. Butoh or not Butoh, that is the question…

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographie : Donatien Leroy

Dessins : Pedda Borowski – Plateau Gallery – Berlin event Gape 04 Stand still and cities will grow

En savoir plus : La Clique des B.A.tifuls ou La Clique des B.A.tifuls

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