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Welcome to Bollywood !
Sarah Bardeau Danseuse

Parc de la Perraudière. Saint-Cyr-Sur-Loire. 16h00. 21h30 à New Dehli. Nulle part, semble-t-il, il ne fait encore nuit. Sarah Bardeau est assise là, sur un banc, pas vraiment par hasard, car là, le regard se perd dans l’horizon, le regard se noie dans la Loire ou saute de toits en toits, de petites tours en petites tours…

Sarah Bardeau Bollywood

Cheveux noirs, les pieds collés au corps et au banc, le visage et les mains déjà très expressifs, un sourire… Sarah est tour à tour professeur et élève de danse Bollywood, mais aussi chorégraphe pour tous ceux qui veulent bien la suivre…

Bollywood… Entendez Bombay et Hollywood… 1895, nos frères Lumière inventent le cinématographe et visitent l’Inde peu de temps après pour montrer leur septième merveille… Attendons 1913, et les Indiens s’approprient le jouet et se l’approprient vraiment… Cent ans plus tard, c’est en Inde que l’on trouve la plus grosse industrie du cinéma avec plus de 1200 films par an… Et des films qui ne ressemblent à aucun autre dans le monde…

Sarah est de chez nous… « J’avais cinq ou six ans, mon oncle revenait d’Inde et son récit a alimenté mon imaginaire. A tous les âges de la vie, ça m’accompagnait, sans devenir une obsession. J’ai tout d’abord suivi des cours de modern-jazz, de hip hop entre autres… Il fallait que je dépense mon énergie débordante et la danse m’y aidait. »

Sarah s’adonne à la danse, elle rencontre son compagnon, ils fondent une famille, elle abandonne la danse, elle regarde ses enfants grandir, puis elle reprend par la danse orientale. L’idée mûrit de vivre en donnant des cours : « Je ne me suis pas mis de pression, je me disais seulement que si ça marchait, ça mettrait du curry dans les épinards. »

BollywoodInTours

Sarah découvre à la télévision la danse Bollywood et c’est l’évidence. Après quelques cours à Paris, elle part en Inde, seule : « J’ai rencontré plusieurs professeurs dont un qui enseignait l’idéal de danse que je voulais apprendre. Maintenant, j’y retourne tous les ans. Je me suis fait piquer par un moustique indien ! »

Sarah se rend dans une petite école du nord du pays pour apprendre et apprendre encore la danse, le geste précis, et au détour des rues, elle est spectatrice d’un monde si différent du notre : «  Au bout de quelques jours, j’ai vu une vache se promener dans les rues et je me suis dit que j’étais vraiment arrivée en Inde ! Avec mon professeur, on échange beaucoup sur nos mondes respectifs, il y a un respect mutuel qui s’est installé, on est comme frère et sœur… »

Derrière ses lunettes rondes, Sarah porte un regard clairvoyant sur ce continent qui fascine tant : «  Parfois, on se laisse un peu trop aveugler par ce que l’Inde peut nous offrir… Ce qui ne me plaît pas, c’est la place faite aux femmes, et aussi le regard que certains hommes peuvent porter sur les femmes blanches, des femmes faciles avec un porte-monnaie… Je sais qu’en payant mes cours, je fais pas mal fonctionner l’école… Mais je ne suis pas que ça ! »

Danse Bollywood

Sarah aime Bollywood, Sarah aime l’Inde, mais Sarah ne veut en rien devenir une autre, elle veut bien se fondre dans cet univers qui la reçoit, mais elle ne veut pas s’y perdre. Et certainement pas devenir un fac-simile : « Il y a des choses que je ne peux pas comprendre. Dans les façons de faire, le rapport au temps… Là-bas, si on court, c’est qu’il y a un problème sérieux ! Là-bas, si je fronce les sourcils, on me dit : Oh ! No tension ! Il ne faut pas que je montre mes émotions… Ici, je vis dans l’idée que je n’ai qu’une vie ! Là-bas, pour certains, c’est un passage, alors forcément on voit les choses différemment… »

Sarah évoque le souvenir d’un professeur frappé de voir une mère sourire en déposant son enfant mort dans le Gange : « Il y a une fatalité ambiante… C’est comme ça, c’est comme ça… Et dans certaines situations difficiles, nous, nous sommes bien incapables de réagir ainsi… »

Revenons à la danse, cette pratique qu’on imagine intransigeante, proche du sacrifice : « Le sacrifice, c’est surtout dans la danse classique. Je n’ai pas ce parcours-là. J’ai eu des enfants, j’ai construit une famille, je n’ai rien sacrifié. Je ne dis pas que je ne souffre pas en dansant… Parfois, on ne fait pas attention à sa douleur, on ne s’arrête pas, on va au-delà… Et dans cette école indienne que je fréquente, je crois qu’ils s’écoutent encore moins que nous… Nous, nous avons accès aux soins plus facilement, pas eux… L’osthéo, ici, c’est un peu mon garagiste ! Et je sais m’arrêter quand il faut, j’apprends à m’écouter. »

Mais quand même, après un temps de réflexion, Sarah ajoute : «  Parfois, j’ai les pieds rouges, en feu… Il s’agit de gérer le corps, de le contrôler, mais aussi d’aller au-delà… Travailler jusqu’à avoir le geste le plus précis… Se dire : je peux faire ça avec mon corps ! Je peux continuer encore ! C’est infini ! »

Sarah Bardeau Danse Bollywood

Je lui parle de nos bras et de nos jambes d’occidentaux engourdis de fatigue et de pudeur… « En Inde, la danse a une autre place, elle est plus dans le quotidien. Il n’y a pas cette gêne ou cette honte de se servir de son corps. Nous avons un côté froid, un peu gris, nous ne célébrons pas en dansant… Je me souviens d’un couple indien qui suivait des cours de danse, ils n’étaient pas doués pour cela, ils n’avaient pas le corps pour, mais ce n’était pas un problème, ils ont fait des trucs incroyables, ils étaient beaux, ils n’avaient pas peur du ridicule, du jugement… Une belle leçon : apprendre pour apprendre… »

Bollywood, ses décors de paillettes où les traditions sont les plus fortes et où le meilleur gagne toujours à la fin… Où certains acteurs deviennent presque des Dieux sur terre… Les cheveux au vent grâce aux ventilateurs qui les suivent même dans les ascenseurs…

Je lui demande comment, avec un regard si lucide, elle a pu choisir cet univers si insouciant : « Toute l’Inde se trouve derrière cette danse ! C’est une danse qui raconte des histoires, c’est un mélange de folklores indiens et d’influences venues des quatre coins du monde… C’est une danse dont les attitudes, les gestes sont très codifiés selon qu’on est un homme ou une femme. Le plus souvent joyeuse, très théâtrale, sur-interprétée. C’est une danse de groupe aussi  et j’aime ça ! »

Sarah ne se contente ni d’apprendre, ni d’enseigner cette danse, son ambition est aussi de la revisiter. Si ses spectacles reposent sur les codes traditionnels du Bollywood, Sarah porte ce besoin d’ouvrir des portes, voire d’en enfoncer : « Ce que j’aime, c’est mélanger les choses, autrement je m’ennuie, il faut du piquant, il faut du mordant, il faut rire… Ici, je casse les codes du Bollywood, et j’y mets un peu de ma part d’ombre… »

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Dans son dernier spectacle, entre chaque scène Bollywood, Sarah place des intermèdes accompagnés de musiques originales de Boogers, de musiques de films d’horreur, des mots de Poelvoorde dans C’est arrivé près de chez vous : « En me rapprochant des spectateurs et en dansant au ras de la scène, je cherche à provoquer de la gêne chez eux. Les spectacles sont tour à tour drôles et sombres, je mets une part de provocation dans le côté lisse du Bollywood. En un mot, je mets de moi… »

De secondes en secondes, je découvre une femme partie à la recherche d’un art ultra-codifié, presque intouchable, et qui nous l’offre ici, non en le déconstruisant, mais en le bousculant, en en faisant un truc audacieux qui lui ressemble : « J’ai besoin de choses sûres pour me rassurer, mais quand je suis rassurée, j’ai besoin de choses plus délirantes. Et puis si j’étais totalement libre, ça ne marcherait pas, je crée plus sous la contrainte, elle me pousse à la réflexion. »

La réflexion… Je me dis qu’il est peut-être temps de laisser Sarah, sur ce banc, devant cette vue imprenable : « C’est un endroit où je viens lorsque j’ai de grandes décisions à prendre… Il n’y a rien qui me cache la vue. Je suis seule face à moi-même… Cette immense vue, c’est un grand espoir. »

Sarah écrit tous les jours. C’est un temps pour elle. Un temps qui se pose. J’imagine que tout ces ruisseaux d’envies, de spontanéité, de craintes, de courage, de provocations, de respect, de promesses, de créativité qui la traversent viennent se rejoindre dans le petit tube en plastique d’un stylo pour former un mince filet d’encre. « Ecrire, c’est un engagement envers soi-même. » Et alors, la plume se met à danser.

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographie de Sarah dans le train : Arnaud Monmaneix
Toutes les autres photographies : Sébastien Mallet

Bolly WoodInTours :
La page BollyWoodInTours

Ecole de danse Chandra Reba :
Le site web

 

 

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Un commentaire

  1. C’est percutant ce que cette professeure de danse décrit de la façon dont elle la vit. Je ressens à travers ses mots que la danse, Bollywood ici, pour elle, embrasse des dimensions (culturelle, ethnique, sociale, personnelle..) qui vont bien au-delà du perceptible. Superbe !
    Bravo pour le ton et l’écriture de votre article.
    Ahmed

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