INFLUENCES > DANSES
De l’autre côté du miroir
Cécilia Ribault Danseuse

« Comme toutes les petites filles, je dansais dans ma chambre. » Cécilia Ribault m’attend dans un café de Belleville, Paris. Drôle d’endroit pour une rencontre. La nuit est sombre, les lumières fragiles, la musique de la rue assourdissante, le ballet des ombres qui marchent, qui courent, qui campent.

04

Cécilia Ribault est danseuse contemporaine. Pourtant, rien ne la destinait à cette pratique : « A vingt ans, j’étais surtout attirée par les arts plastiques, comprendre comment l’art contemporain s’était affranchi de l’académisme. Mais j’ai eu ce sentiment, à ce moment-là, que tout avait été fait. »

Les mains bavardes de Cécilia cessent brusquement leurs entrechats : « Mais sommes-nous obligés d’être toujours dans la nouveauté, dans l’avant-garde ? »

Cécilia avait vingt ans, Cécilia se cherchait, Cécilia peu à l’aise avec un corps encombrant, j’imagine aussi Cécilia mélancolique. Un peu à la manière d’Alice : À quoi bon un livre sans images, ni dialogues ? lui fit dire Lewis Caroll.

Cécilia se cherchait, alors Cécilia se perdit dans les couloirs de la Faculté des Tanneurs, Cécilia poussa la porte d’un atelier de danse, celui de Véronique Solé. Comme Alice qui suivit un lapin qui parle et pénétra alors dans un nouveau monde.

Ce jour-là, Cécilia s’assoit. Véronique la regarde. Véronique lui parle. Ici, il est presque interdit de seulement assister, il est presque obligatoire de participer.

– Mais je n’ai nulle envie d’aller chez les fous, fit remarquer Alice.
– Oh ! vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous êtes folle.
– Comment savez-vous que je suis folle ? demanda Alice.
– Il faut croire que vous l’êtes, répondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici. »

La rencontre. Une évidanse. Véronique Solé constitue très vite un noyau de danseurs pour développer un travail de recherches. Et toute une génération de danseurs sortira de son atelier, certains d’entre eux, comme Cécilia, n’avaient jamais dansé. « J’ai compris alors que j’aurais plus de choses à réaliser dans la danse. Quelque chose s’est imposé à moi en puissance. Ce fut une révélation. »

03

Cécilia découvre son corps et ne cessera plus jamais de l’explorer. De l’interroger. « Au début, la danse est très exutoire, très thérapeutique. Toutes les souffrances trouvaient un chemin pour s’évacuer. » Cécilia, de l’autre côté du miroir.

Francis Plisson, chorégraphe à Tours, la contacte, il cherche une danseuse qui chante. Ils travailleront sept années ensemble. « Il m’a prise dans ma matière brute, j’avais peu de technique, Véronique cherchait la présence et l’engagement, elle se fichait de la technique. Elle voulait des gens habités. Alors, avec Plisson, il me manquait beaucoup d’outils ! »

Francis Plisson est attaché au processus d’écriture aléatoire, à la manière d’un jazzman qui improvise. « Il cherchait à ce qu’aucune représentation ne soit identique à la précédente. Une sorte de composition instantanée, située entre l’improvisation et des règles du jeu à respecter. »

Cécilia, qu’on se le dise, est du genre à trouver les habits classiques trop étroits : « l’improvisation amène à développer une réactivité, elle met les sens en éveil, ça ne laisse pas de place à l’angoisse, on est obligé d’être toujours là. C’est presque rassurant, en fait… »

Vient le temps pour Cécilia de s’émanciper, de dire elle-même, de créer, de composer : « Quand j’ai commencé à écrire en danse, j’ai eu du mal à justifier ce que je voulais faire. Le corps en soi a une utilité, il nous permet de nous déplacer, de nous faire vivre, mais le corps qui danse est au-delà de l’utilité. Il n’a pas de but où arriver, il est le chemin. »

Le corps. Ce chemin. – Voudriez-vous me dire, s’il vous plaît, par où je dois m’en aller d’ici ?
– Cela dépend beaucoup de l’endroit où tu veux aller.
– Peu importe l’endroit…
– En ce cas, peu importe la route que tu prendras.
– … pourvu que j’arrive quelque part », ajouta Alice en guise d’explication.
– Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps.

Demain, Cécilia voudrait travailler sur la douceur : « Nous sommes beaucoup dans la résistance… Accepter un geste de tendresse, c’est accepter de se laisser transformer par l’autre. Je ne peux pas recevoir de tendresse si tout en moi refuse l’émotion. La danse, dans son essence, c’est être traversé par quelque chose et le dire en mouvement. Trouver le mouvement universel. »

« Dans la danse, on habite son corps dans toutes ses dimensions. Le geste dansé exprime quelque chose au-delà du mot, le geste remplit le creux des mots, quelque chose à voir avec l’indicible. »

Qu’en est-il de cet homme tapi dans l’ombre, dans son fauteuil, ce presque voyeur ? « En danse contemporaine, tu ne racontes pas une histoire au spectateur, tu ne décides pas pour lui, le danseur cultive l’ellipse pour que chacun se raconte sa propre histoire, il y a de l’invisible, du mystère qui prendra du sens en chacun des spectateurs. »

– Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ?  « Chacun est libre. Nous ne sommes pas là à donner des leçons de morale au spectateur, nous donnons du sensible à d’autres sensibles qui ne nous appartiennent pas… Mon plaisir, c’est que l’on voit quelque chose au-delà de moi. »

02

Alors, ce pays des merveilles serait peut-être là : «  Le spectacle a des codes, la scène, les fauteuils, les spectateurs, le décor, les coulisses, mais il pourrait être dans chaque geste, comme un art de vivre.  »

Il était temps ce soir-là de laisser Cécilia au milieu de la nuit urbaine. Sous chaque lampadaire ou presque, des femmes venues d’Asie, le corps offert contre quelques billets froissés. Encore et toujours ce corps. Qu’on ne cesse d’interroger, qu’il est si difficile d’occuper, et que certains, comme Cécilia, se décident à vivre. Il suffirait de suivre un lapin qui parle, semble-t-il, et alors… Il venait de se passer tant de choses bizarres, qu’elle en arrivait à penser que fort peu de choses étaient vraiment impossibles.

Inlassablement, Cécilia arpente un long chemin, et ses ombres encombrantes rétrécissent à mesure que le soleil se rapproche du zénith, Cécilia aime ce chemin, et j’imagine qu’elle prolonge le jour tout au le long de la nuit, qu’elle ne veut plus dormir, qu’elle ne veut plus se réveiller, qu’elle veut prolonger le songe d’une nuit d’été.

– Qui es-tu, toi ?
Ce n’était pas un début encourageant pour une conversation. Alice répondit, avec une certaine timidité :
– Je… je ne sais pas vraiment pour le moment. Du moins, je sais qui j’étais quand je me suis levée ce matin, mais je pense que, depuis, j’ai dû changer plusieurs fois.

01

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : respectivement Richard Seah, Remi Angeli, Guillaume LeBaube, Florence Doucet

En italique, extraits de :
Les Aventures d’Alice au pays des merveilles
Ce qu’Alice trouva de l’autre côté du miroir
de Lewis Carroll. Folio Gallimard

Vérifiez également

guinguette-37

CE JOUR-LA > XXème SIECLE
Gueules d’amour
Une histoire personnelle des guinguettes

Le dimanche, l’été, mécolle, j’ai rembour aux guinguettes de Touraine… Icigo, on s’y paie une ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>