CAMILLE
Episode 03/04
La dureté de la pierre

« Laisse-moi te voir tous les jours (…), car toi-seule peut me sauver par ta générosité… Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l’amour ardent et si pur que j’ai pour toi, enfin, pitié ma chérie. » Auguste Rodin

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EPISODE 03/04 LA DURETÉ DE LA PIERRE

C’est en 1889, se souvient Camille, que le couple sillonnait pour la première fois la Touraine… pour vivre sa passion au grand jour. Et, depuis, chaque été,  le château de l’Islette est le théâtre de leur amour, quand Rodin ne doit pas retourner à Paris pour ses affaires. Camille sait qu’ils vivent alors leurs moments les plus heureux.

Elle sait aussi que ce sont les derniers. Camille ne se sent pas bien, elle s’allonge un peu et voudrait ne se souvenir de rien.

« De quelle douleur je suis marqué, et combien ma faute a été grande ; mais je sens qu’en vous voyant, il y avait une fatalité que je ne pouvais fuir. » Auguste Rodin

Camille regarde l’ébauche du Balzac sur lequel travaille Auguste. Parce qu’il voulait s’imprégner des lieux où vécut le grand écrivain, Auguste et Camille ont découvert ce havre de paix. Et de travail.

Camille sourit. Elle se souvient quand Auguste a proposé à un voiturier d’Azay-Le-Rideau, véritable sosie de Balzac, de poser pour lui. Nu bien évidemment. Elle revoit la tête de ce type… qui refuse, puis accepte finalement devant les tarifs généreux du sculpteur…

Camille ferme les yeux et les ouvre sur sa Petite de l’Islette. Marguerite, la petite fille de la propriétaire, viendra poser tout à l’heure. Peut-être la dernière fois… Camille, ce matin, s’est décidée à appeler son œuvre La petite châtelaine.

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Camille s’assoit… Ces terribles maux de ventre. Cette vie qui grandit en elle. Qui la fait tant souffrir. Camille sent déjà qu’elle ne verra pas le jour. Lui, il n’est pas là quand elle va si mal. Elle est fatiguée. Elle ne veut plus avoir à l’attendre. Elle veut désespérément s’affranchir de cette ombre qui pèse sur elle, sur son travail, sur la reconnaissance de son travail. Et pourtant, elle l’aime tant…

Camille ouvre la fenêtre pour respirer. Les pierres de tuffeau brillent au soleil. La lumière l’éblouit. Les branches des arbres s’agitent sous la brise qui se lève, comme en signe d’au revoir.

Texte et photographie du château : Donatien Leroy, Battements de Loire
A suivre : Episode 04/04 VIVRE SA VIE

IMG_5677Ma souveraine amie

Je suis toujours malade et cependant si je dois guérir, je guérirai, car le vernissage où je vous ai vu est pour moi le commencement d’une consolation qui me rendra à la santé!Ma bien chère amie que vous avez été bonne et que votre intelligence me plait, tous [coin inférieur droit déchiré sur trois lignes] ont quelque chose de nouveau [mots manquants] ni de copie dans votre âme, que je sens si belle ; de quelle douleur je suis marqué, et combien ma faute a été grande ; mais je sens qu’en vous voyant, il y avait une fatalité que je ne pouvais fuir.

Ah ma divine amie, vous serez heureuse, prenez patience, tout se paye ici.

J’ai été payé de mon travail, je paye mes fautes et ma douleur continue est un exemple frappant de la justice.

Thaulowe est venu me voir il m’a dit que vos petites figures sont admirables. [coin inférieur droit déchiré sur 4 lignes] [il] a vu peut-être les cassures [mot illisible] mais il doit [mots manquants] dédaigner en tous les cas vous sa[vez] [mots manquants] groupe vous sera pris. Morhardt [mots manquants] aussi et c’est toujours de vous que l’on parle, avec des retours continuels à ce que vous faites, à vous !

Seulement vous avez le don de régner sur tout le monde.

J’envoie mes respectueuses adorations. Votre Rodin comblé et heureux de votre bienveillance.

 

Camille à Auguste

Je serai au restaurant à midi.

Ce que je vous ai dit est parfaitement vrai

Surtout méfiez vous de ne pas approcher de mon atelier.

 

Auguste à Camille

Chère Mademoiselle

(…) Quant à moi, je ne vous verrai que ce qui sera strictement nécessaire. Votre vue je vous assure, m’épouvante et me rejetterai peut-être dans de plus grandes souffrances. La distance ne l’a tué et je ne cherche plus rien. D’atténuer un peu ma faute était ce que je voulais bien que malade je faisais ce que je pouvais et j’ai bon espoir de voir mes efforts couronner probablement par une commande qui serait votre affirmation à la vue du monde et qui vous retiendront les amateurs-amis déjà.

Je suis malheureux de votre peine vous le pensez. Je ne viens pas pour moi mais je suis dans la nécessité d’accompagner M Leygues, Morhardt m’ayant répondu affirmativement et je me suis engagé d’autre part, pour M Fenaille. Il n’est pas convenable que je l’accompagne qu’à votre porte. Tout cela sera mal pris par ces messieurs peut-être. S’il n’y a que du ridicule pour moi, ce n’est rien.

Ainsi faites ce sacrifice à votre avenir et bientôt vous serez forte et n’aurez plus besoin de serviteur.

Je vous envoi mes vœux, non pour votre gloire déjà faite mais pour que la sécurité de vos pensées et de votre travail soit assurée.

Votre dévoué serviteur

Rodin.

(1895)

 

Château de l’Islette, D 57, 9 Route de Langeais, Azay-le-Rideau
www.chateaudelislette.fr

Sources :
Camille Claudel, Le génie est comme un miroir,
Hélène Pinet et Reine-Marie Paris, Découvertes Gallimard
Camille Claudel, Correspondance, Ed. D’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Gallimard
Paul Claudel, Ma sœur Camille, son œuvre est l’histoire de sa vie, Le Figaro Littéraire, 1951
www.musee-rodin.fr
www.leparisien.fr

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