CAMILLE
Episode 02/04
L’écorce de l’arbre

« Camille se lève, arpente les allées imprégnées de l’odeur des roses. Elle se dirige vers son atelier, spacieuse pièce à l’étage du château, baigné de tant de lumière que souvent l’ombre d’Auguste y semblait vertigineuse.

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EPISODE 02/04 L’ECORCE DE L’ARBRE

Elle caresse la tête de sa petite châtelaine. Elle s’arrête. Elle avait 18 ans alors et lui 42. Il travaillait comme un forcené. Un journaliste avait dit de lui : « Ce n’était qu’une barbe percée de deux yeux et montée sur pattes, qui s’avançait comme la forêt de Macbeth, dissimulant un homme. »

Le sourire de Camille est peut-être une grimace. L’homme était imposant et toute sa masse influence dès lors les travaux de la jeune femme. A trop chercher la reconnaissance d’un autre, sans doute y perd-on beaucoup de soi.

Mais Auguste reconnaît la qualité du travail de Camille, et l’élève est invitée à rejoindre l’équipe du sculpteur, sans laquelle il ne pourrait répondre aux commandes qui affluent. Journées longues et éreintantes, qui ne laissaient plus de place pour ses propres créations, Camille est chargée de travailler sur les pieds et les mains des œuvres de Rodin.

Camille se donne déjà à son travail jusqu’à l’oubli. Mathias Morhardt écrivait : « Silencieuse et diligente, elle reste assis sur sa petite chaise (…). Uniquement occupée à sa besogne, elle pétrit la terre glaise et modèle le pied ou la main d’une figurine placée devant elle. »

Camille regarde par la fenêtre, le parc semble si vide. Rodin lui demandait de plus en plus de conseils. Il avait compris qu’on ne s’approchait d’un oiseau sauvage sans l’effrayer qu’à petits pas. Les corps se tenaient à distance devant les témoins mais leurs ombres s’enlaçaient déjà. Et si les œuvres de Camille prirent l’empreinte d’Auguste, celles de Rodin prirent un tournant plus sensuel. Les premiers couples apparurent dans ses travaux. Dans les années 1880, leurs œuvres étaient indissociables, s’entre-pénétraient.

« Je suis comme ma sœur, d’un caractère violent et orgueilleux et peu sociable, sauvage comme on dit » Paul Claudel

La passion brûlait. Camille passe une main sur ses yeux fatigués. Elle sait qu’Auguste ne quittera jamais Rose, elle le veut pourtant pour elle seule. Il ne peut en être autrement. Que de querelles ont eu lieu pour cette raison. Quand Camille partit plusieurs mois rejoindre une amie en Angleterre, Rodin, dans de nombreuses lettres, la supplia à genoux : « Ma souffrance tu n’y crois pas, je pleure et tu en doutes. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m’est insipide et indifférent. Je suis déjà mort (…). Laisse-moi te voir tous les jours (…), car toi-seule peut me sauver par ta générosité… Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l’amour ardent et si pur que j’ai pour toi, enfin, pitié ma chérie. »

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Rodin tentait alors par tous les moyens de peser de son influence pour faire connaître les œuvres de Camille, et faire reconnaître son talent. Mais Camille sentait que cette présence étouffante ne lui permettrait jamais d’être reconnue pour elle-même. Et cette passion cachée l’isolait toujours plus de sa famille et de ses amis.

Camille prend un burin et cogne la pierre. Furieusement.

Texte et photographie du château : Donatien Leroy, Battements de Loire
A suivre : Episode 03/04 LA DURETE DE LA PIERRE 

 

Ma féroce amie,

Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis plus me lever le matin. Ce soir, j’ai parcouru (des heures) sans te trouver nos endroits. que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m’as-tu pas attendu à l’atelier. où vas-tu ? à quel douleur j’étais destiné. J’ai des moments d’amnésie où je souffre moins, mais aujourd’hui, l’implacable douleur reste. Camille ma bien aimée malgré tout, malgré la folie que je sens venir et qui sera votre oeuvre, si cela continue. Pourquoi ne me crois-tu pas ? J’abandonne mon Salon la sculpture ; Si je pouvais aller n’importe où, un pays où j’oublierai, mais il n’y en a pas. Il y a des moments où franchement je crois que je t’oublierai. Mais en un seul instant, je sens ta terrible puissance. Aye pitié méchante. Je n’en puis plus, je ne puis plus passer un jour sans te voir. Sinon l’atroce folie. C’est fini, je ne travaille plus, divinité malfaisante, et pourtant je t’aime avec fureur.
Ma Camille sois assurée que je n’ai aucune femme en amitié, et toute mon âme t’appartient.
Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n’y crois pas, je pleure et tu en doute. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m’est insipide et indifférent. Je suis déjà mort et je ne comprends plus le mal que je me suis donné pour des choses qui me sont si indifférentes maintenant. Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut-être qu’il m’arrivera un mieux, car toi seule peut me sauver par ta générosité.
Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l’amour ardent et si pur que j’ai pour toi enfin pitié ma chérie, et toi-même en sera récompensée.
Rodin

 

Je t’embrasse les mains mon amie, toi qui me donne des jouissances si élevées, si ardentes, près de toi, mon âme existe avec force et, dans sa fureur d’amour, ton respect est toujours au dessus. Le respect que j’ai pour ton caractère, pour toi ma Camille est une cause de ma violente passion. ne me traite pas impitoyablement je te demande si peu.
Ne me menace pas et laisse toi voir que ta main si douce marque ta bonté pour moi et que quelques fois laisse là, que je la baise dans mes transports.
Je ne regrette rien. Ni le dénouement qui me paraît funèbre, ma vie sera tombée dans un gouffre. Mais mon âme a eu sa floraison, tardive hélas. Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. Merci car c’est à toi que je dois toute la part de ciel que j’ai eue dans ma vie.
Tes chères mains laisse les sur ma figure, que ma chair soit heureuse que mon cœur sente encore ton divin amour se répandre à nouveau. Dans quelle ivresse je vis quand je suis auprès de toi. Auprès de toi quand je pense que j’ai encore ce bonheur, et je me plains. et dans ma lâcheté, je crois que j’ai fini d’être malheureux que je suis au bout. Non tant qu’il y aura un peu d’espérance si peu une goutte il faut que j’en profite la nuit, plus tard, la nuit après.
Ta main Camille, pas celle qui se retire, pas de bonheur à le toucher si elle ne m’est le gage d’un peu de ta tendresse.
Ah! divine beauté, fleur qui parle, et qui aime, fleur intelligente, ma chérie. Ma très bonne, à deux genoux, devant ton beau corps que j’étreins.
R

(1886)

 

Château de l’Islette, D 57, 9 Route de Langeais, Azay-le-Rideau
www.chateaudelislette.fr

Sources :
Camille Claudel, Le génie est comme un miroir,
Hélène Pinet et Reine-Marie Paris, Découvertes Gallimard
Camille Claudel, Correspondance, Ed. D’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Gallimard
Paul Claudel, Ma sœur Camille, son œuvre est l’histoire de sa vie, Le Figaro Littéraire, 1951
www.musee-rodin.fr
www.leparisien.fr

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Un commentaire

  1. la seule fois que j’ai pleuré devant une sculpture fût devant les culptures de Camille. Souvenir brûlant .

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