CAMILLE
Episode 04/04
Vivre sa vie

S’émanciper. Camille quittera Rodin peu de temps après. Son travail se libérera de l’empreinte du monstre. Jamais satisfaite, elle sera à la recherche perpétuelle d’une œuvre personnelle. Rodin en témoignera plus tard : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle ».

camille_claudel-2

Cette séparation isolera Camille petit à petit, comme en témoigne Morhardt : « Retirée dans l’absolue solitude de son atelier du boulevard d’Italie, elle vit là un an, deux ans, trois ans sans recevoir personne, sans entendre une voix amie. Le sentiment de solitude est tel qu’elle a parfois l’étrange angoisse d’oublier l’usage de la parole. (…) Certes, ce sont de tristes années, que ces lentes années de révolte implacable et farouche. Mais, volontaire et despotique (…), elle ne consent à l’adoucir par aucun sacrifice, par aucune concession. »

« Le métier de sculpteur est pour un homme une espèce de défi perpétuel au bon sens, il est pour une femme isolée et pour une femme avec le tempérament de ma sœur une pure impossibilité. Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui. Le beau vaisseau, quelque temps ballotté sur d’amères vagues, s’engloutit corps et biens. » Paul Claudel

Elle travaillera, survivra, grâce au soutien financier du père, toujours là, et au travail de réseau que poursuivra Rodin, encore lui, dans l’ombre. Elle vendra quelques œuvres, mais jamais assez pour vivre dignement. Et jamais pour être enfin reconnue !

Jusqu’au début du vingtième siècle, ce sera la lente et inexorable descente aux enfers, comme l’indiquera ce témoin : « J’ai admiré la statue, mais l’auteur m’a navré. Elle est fatiguée jusqu’au désespoir. Elle veut abandonner son art et elle a déjà brisé une partie de ses moules. Son caractère, ombrageux et un peu bizarre, explique sans doute en partie la solitude, l’abandon et la quasi-détresse matérielle où elle est réduite après avoir connu toutes les promesses d’un beau succès. »

IMG_5666

En 1903, Paul, témoin du champ de ruines dans lequel vit sa sœur et de sa déchéance physique, et quelques jours après le décès du père, convaincra le reste de la famille de faire interner Camille. Malgré ses appels à l’aide, sa volonté consciente d’en sortir, elle y restera les trente dernières années de sa vie.

Jamais sa mère ne viendra la voir, ni ne répondra à ses courriers. « C’est affreux d’être abandonnée de cette façon, » écrit-elle. Seul Paul lui restera fidèle.

En 1913, elle écrit encore : « Je ne suis pas rassurée, je ne sais ce qui va m’arriver ; je crois que je suis en train de mal finir, tout cela me semble louche, si tu étais à ma place, tu verrais. C’était bien la peine de tant travailler et d’avoir du talent pour avoir une récompense comme ça. Jamais un sou, torturée de toute façon, toute ma vie. Privée de tout ce qui fait le bonheur de vivre et encore finir ainsi. »

Peut-être Camille perdit-elle la force de vivre à tenter de vouloir se détacher de l’emprise du grand sculpteur sur son travail, sur sa raison, sur sa vie de femme. En vain. L’ironie du sort, si indélicat parfois, veut qu’aujourd’hui, ses œuvres majeures soient exposées à Paris. Au Musée Rodin. Mais, peut-être qu’en touchant la pierre du château de l’Islette, en caressant l’herbe verte de son grand parc, en plongeant les yeux dans les eaux de l’Indre, vous rencontrerez Camille, seule, et décidée plus que jamais à vivre sa vie.

 

Texte et photographies du château : Donatien Leroy, Battements de Loire

 

Camille à Paul 1932-1933

Mon cher Paul,

Je dois me cacher pour t’écrire et je ne sais pas comment je ferai poster ma lettre. La femme de charge qui habituellement me rend ce service (contre gressage de patte!) est malade. Les autres me dénonceraient au directeur comme une criminelle. Car dis-toi bien, Paul, que ta sœur est en prison. En prison, et avec des folles qui hurlent toute la journée, font des grimaces, sont incapables d’articuler trois mots censés. Voilà le traitement que, depuis près de vingt ans, on inflige à une innocente, tant que Maman a vécu, je n’ai cessé de l’implorer de me sortir de là, de me mettre n’importe où, à l’hôpital, dans un couvent, mais pas chez les fous. Chaque fois, je me heurtais à un mur. A Villeneuve, paraît-il, c’était impossible. Pourquoi ? Je te le donne en mille. Il aurait fallu engager une domestique pour me servir !! Comme si j’étais gâteuse, j’en ai froid dans le dos. Je comptais sur toi, mais je constate avec tristesse que tu te laisses toujours manœuvrer par Berthelot et sa clique. Il n’avait qu’une hâte, cela : que je quitte Paris pour sauter sur mon œuvre, pour se faire des rentes à peu de frais. Et Rodin derrière eux, avec sa roulure. Je peux dire que tout a été bien manigancé et toi, pauvre naïf, ils t’ont mis dans leur jeu sans que tu t’en aperçoives. Toi et Louise et Maman et Papa. Tous. Moi, on m’a traitée comme une pestiférée. Ils m’espionnaient, ils envoyaient des gens pour me voler mes œuvres ; à plusieurs reprises, je te l’ai écrit autrefois, ils ont essayé de m’empoisonner. Tu me dis, Dieu a pitié des affligés, Dieu est bon, etc… , etc… Parlons-en de ton Dieu qui laisse pourrir une innocente au fond d’un asile. Je ne sais pas ce qui me retiens de […]

 

Camille à Paul, 1938
Dernière lettre

Dimanche.

Mon cher Paul,

Hier, Samedi, j’ai bien reçu les cinquante francs que tu as bien voulu m’envoyer et qui me seront bien utiles, je te l’assure (l’économe ne m’ayant pas encore payé les cinquante francs qu’il me « redoit » malgré qu’on ait fait un bon il y a plus d’un mois). Tu vois combien il y a de difficultés dans cet asile et qui sait si ce ne sera pas encore pis dans quelque temps.

Je suis bien fâchée de savoir que tu es toujours souffrant, espérons que cela se remettra peu à peu. J’attends la visite que tu me promets pour l’été prochain mais je ne l’espère pas, c’est loin Paris et Dieu sait ce qui arrivera d’ici là ?

En réalité on voudrait me forcer à faire de la sculpture ici, voyant qu’on n’y arrive pas on m’impose toutes sortes d’ennuis. Cela ne me décidera pas, au contraire.

A ce moment des fêtes, je pense toujours à notre chère maman. Je ne l’ai jamais revue depuis le jour où vous avez pris la funeste résolution de m’envoyer dans les asiles d’aliénés ! Je pense à ce beau portrait que j’avais fait d’elle dans l’ombre de notre beau jardin. Les grands yeux où se lisait une douleur secrète, l’esprit de résignation qui régnait sur toute sa figure, ses mains croisées sur ses genoux dans l’abnégation complète : tout indiquait la modestie, le sentiment du devoir poussé à l’excès, c’était bien là notre pauvre mère. Je n’ai jamais revu le portrait (pas plus qu’elle!). Si jamais tu en entends parler, tu me le diras.

Je ne pense pas que l’odieux personnage dont je te parle souvent ait l’audace de se l’attribuer, comme mes autres œuvres, ce serait trop fort, le portrait de ma mère !

Tu n’oublieras pas de me donner des nouvelles de Marion ?

Dis-moi aussi comment va Cécile ? Arrive-t-elle à surmonter son chagrin ? Je n’ose t’en dire davantage de peur de rabâcher toujours la même chose !

Bien des souhaits à toi et à toute ta famille.

ta soeur en exil.

C.

 

Château de l’Islette, D 57, 9 Route de Langeais, Azay-le-Rideau
www.chateaudelislette.fr

Sources :
Camille Claudel, Le génie est comme un miroir,
Hélène Pinet et Reine-Marie Paris, Découvertes Gallimard
Camille Claudel, Correspondance, Ed. D’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Gallimard
Paul Claudel, Ma sœur Camille, son œuvre est l’histoire de sa vie, Le Figaro Littéraire, 1951
www.musee-rodin.fr
www.leparisien.fr

Vérifiez également

camille-claudel

CAMILLE
Episode 01/04
Le courant de la rivière

« Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette… Je me suis ...

2 / 2 Commentaires

  1. Toujours déchirant de lire l’histoire de Camille. Ca fait mal aux tripes.
    Il me semble que Paul ne soit guère allé la visiter.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>