CAMILLE
Episode 01/04
Le courant de la rivière

« Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’Islette… Je me suis promenée dans le parc, (…) on peut faire le tour partout, et c’est charmant. Si vous êtes gentil, à tenir votre promesse, nous connaîtrons le paradis. » Camille Claudel à Auguste Rodin (Château de l’Islette, juillet 1891)

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EPISODE 01/04 LE COURANT DE LA RIVIERE

En se promenant dans le parc du château, à quelques pas d’Azay-le-Rideau, on regarde l’eau de l’Indre couler et on imagine Camille y plonger ses mains blessées par le travail de la pierre. Ici, Camille a aimé passionnément un homme comme elle a connu la pire des solitudes. Quand le vent caresse les feuilles des arbres, on croit entendre Camille respirer, soupirer sans jamais se résigner, toujours vouloir, vouloir vivre. Camille sur un radeau.

« Un front superbe, surplombant des yeux magnifiques, de ce bleu froncé si rare à rencontrer ailleurs que dans des romans (…), cette grande bouche plus fière encore que sensuelle, cette puissante touffe de cheveux châtains (…) qui lui tombaient jusqu’aux reins. » Paul Claudel

Camille est là, assise sur un banc, au bord de l’eau. Elle a 29 ans. Elle tient une lettre dans ses mains, sa respiration est rapide, ses yeux fermés. Elle pense à son père, bourgeois sympathique s’il en est, peu enclin aux arts mais qui ne cessera jamais de la soutenir financièrement.

Elle ne se souvient pas d’où lui vient cette passion dévorante, elle est en elle depuis toujours. Camille sourit. A l’évocation de son enfance, peut-être se souvient-elle d’elle si autoritaire avec son jeune frère Paul comme avec les domestiques. Quand elle le décidait, ils devaient poser pour elle. Rien ni personne ne pouvait s’opposer aux volontés de la jeune fille.

Rarement, Camille regarde derrière elle. Elle se souvient peu de la Lorraine de son enfance. La famille s’était installée rapidement à Paris, là où les trois enfants pouvaient trouver les meilleurs professeurs : Camille pour la sculpture, Paul pour la littérature, Louise pour la musique.

ISLETTE

Le vent se lève. Camille reprend sa respiration. Elle sait que son destin se jouait alors, à cause de circonstances qu’elle ne maîtrisait pas : puisque les écoles de beaux-arts étaient encore fermées aux jeunes filles, elle suivit les cours privés d’un certain Alfred Boucher, et puisque cet Alfred, en 1882, décida de partir étudier à Florence, il confia ses cours à un sculpteur qui commençait alors à se faire connaître : un certain Auguste Rodin.

Et toute la reste ne sera qu’envoûtements. Et la lutte, à en crever, d’une femme pour s’en libérer.

Texte et photographie du château : Donatien Leroy, Battements de Loire
A suivre : Episode 02/04 L’ECORCE DE L’ARBRE

 

Monsieur Rodin

Comme je n’ai rien à faire je vous écris encore.
Vous ne pouvez vous figurer comme il fait bon à l’’Islette.
J’’ai mangé aujourd’’hui dans la salle du milieu (qui sert de serre) où l’’on voit le jardin des deux côtés. Mme Courcelles m’’a proposé (sans que j’’en parle le moins du monde) que si cela vous était agréable vous pourriez y manger de temps en temps et même toujours (je crois qu’’elle en a une fameuse envie) et c’’est si joli là !..
Je me suis promenée dans le parc, tout est tondu, foin, blé, avoine, on peut faire le tour partout c’est charmant. Si vous êtes gentil, à tenir votre promesse nous connaîtrons le paradis. Vous aurez la chambre que vous voulez pour travailler. La vieille sera à nos genoux, je crois.
Elle m’’a dit que je [mot manquant: pouvais ?] prendre des bains dans la rivière, où sa fille et la bonne en prennent, sans aucun danger.
Avec votre permission, j’’en ferai autant car c’’est un grand plaisir et cela m’’évitera d’’aller aux bains chauds à Azay. Que vous seriez gentil de m’’acheter un petit costume de bain, bleu foncé avec galons blancs, en deux morceaux, blouse et pantalon (taille moyenne), au Louvre ou au Bon Marché (en serge) ou à Tours.
Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille ce n’’est plus la même chose.
Je vous embrasse.

Camille

Surtout ne me trompez plus.

(Juillet 1891)

 

Château de l’Islette, D 57, 9 Route de Langeais, Azay-le-Rideau
www.chateaudelislette.fr

Sources :
Camille Claudel, Le génie est comme un miroir,
Hélène Pinet et Reine-Marie Paris, Découvertes Gallimard
Camille Claudel, Correspondance, Ed. D’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Gallimard
Paul Claudel, Ma sœur Camille, son œuvre est l’histoire de sa vie, Le Figaro Littéraire, 1951
www.musee-rodin.fr
www.leparisien.fr

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