25 août 1944. Le massacre de Maillé
J’avais 10 ans
#05 Serge Martin témoigne

Je m’appelle Serge Martin. Je suis né le 9 mars 1934 à Draché. Je suis né chez mes grand-parents. Mon père était ouvrier et ma mère employée de maison. Ils se sont connus là et ont vécu trois ans chez mes grand-parents. J’étais l’ainé d’un frère et de deux sœurs. Le 1er juin 1936, nous nous sommes installés à Maillé et mon père a ouvert son atelier de maréchal-ferrant.

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Quels sont vos souvenirs de 1939 ?

J’avais cinq ans quand la guerre a été déclarée. Je me souviens de l’affiche de mobilisation et de la dame qui passait avec ses affiches et son pot de colle. On la suivait pour savoir ce qui se passait. On ne savait pas trop ce que l’affiche voulait dire, mais on a compris après, quand les femmes voyaient l’affiche et partaient en pleurant. Elles savaient que leur père ou leur mari ou leur fils allaient partir à la guerre.

Votre père a donc été mobilisé ?

Mon père est parti en 39, je m’en souviens bien, de le voir partir à la guerre. On savait ce que c’était, j’avais entendu parler de la guerre de 14 par mes deux grand-pères. Ce n’était pas facile, ma mère a été obligée de fermer l’atelier, l’ouvrier est parti aussi. Mon père est revenu deux fois en permission, en novembre pour la naissance de ma sœur et en mars 1940.

Comment vivait-on au quotidien ?

Ma mère était à la maison, on vivait avec ce qu’on avait, mon père avait réussi à faire rentrer de l’argent de ses clients avant de partir. Ma mère avait un jardin et des volailles, on vivait à peu près correctement. Je suis parti à l’école le 1er octobre 1939.

Votre logement a-t-il été réquisitionné comme d’autres à Maillé ?

Je me rappelle bien de l’arrivée en juin 40 des troupes d’occupation. On n’était pas rassurés. Nous, on était qu’avec ma mère quand ils sont arrivés. Nous étions locataires et les Allemands ont réquisitionné une pièce dans la maison. Alors, ils étaient comme chez eux. Deux officiers et neuf soldats se sont installés chez nous. Le jour de leur arrivée, à midi, on était à table, ils sont allés au gaz pour faire chauffer leur gamelle sans rien dire et rien demander.

Comment se passait la cohabitation avec les Allemands ?

Au quotidien, ils essayaient de nous parler. C’étaient des soldats d’occupation, pas très jeunes, ils avaient un métier et une famille. Ils montraient des photos à ma mère. Ils ne nous faisaient pas des misères, ça se passait relativement bien. Ma mère allait une fois par mois à Châtellerault pour acheter du tabac. Et ils lui demandaient de ramener des petites choses pour leurs femmes quand ils partaient en permission. Ils sont restés jusque fin 41.

Et après 1941 ?

Il n’y avait plus personne chez nous. Ils sont partis au camp de Nouâtre. Les relations, c’était pareil, mais pas aussi proche, ils faisaient leurs manœuvres, ils allaient au café, mais nous avions moins de contacts.

Où étiez-vous le 25 août 1944 ?

Je n’étais pas dans le village, j’étais chez mes grand-parents. Mon grand-père s’occupait des champs de mon oncle, qui s’était enfui à cause de la Gestapo. Ce jour-là, j’aidais mon grand-père. Le matin, j’ai vu le canon qui a tiré sur Maillé. On entendait les coups de feu, mais on pensait que c’était les résistants et les Alliés qui attaquaient le camp de Nouâtre. Dans la matinée, on a compris que ça venait de Maillé, mais personne ne pouvait entrer, ni sortir. Il y avait un groupe de SS qui faisait le massacre et un groupe de la Wehrmacht autour du village qui bloquaient les accès.

Et vos parents, votre frère et vos sœurs ?

Toute ma famille était à Maillé, sauf moi. Ils ont tous été massacrés.

massacre-de-maille-2Quand avez-vous appris ce qui s’était passé ?

J’ai appris le soir-même en entendant un monsieur dire à ma grand-mère ce qui s’était passé. Je ne voulais pas le croire, tout de suite, je ne pouvais pas le croire. Je suis retourné à Maillé presque une semaine après. Mon oncle était revenu. Je ne disais rien, je ne posais pas de questions, comme si je ne voulais pas savoir la vérité. Je n’ai pas été invité aux obsèques. Après une semaine, je ne tenais plus, et mon oncle m’a accompagné et il m’a tout expliqué.

Qu’avez-vous vu ?

Quand on est arrivés là, on a passé le passage à niveau de la gare. La première maison avait été incendiée. Puis toutes les autres… Puis, en arrivant chez moi, plus de famille, plus rien, tout était détruit.
Un silence…
Après, je suis resté chez mes grand-parents, je ne suis pas revenu à Maillé. Les jours suivants, on voyait encore les Allemands, c’était la débâcle pour eux, on voyait les convois passer sur la RN10. Le camp de Nouâtre s’est vidé aussitôt après le massacre. Pour mon oncle et mes grand-parents, de perdre leur frère et leurs enfants, c’était terrible pour eux…

Le même jour que le massacre de Maillé, Paris était libérée, avec tous ces cris de joie…

La Libération, la fin de la guerre, pour nous, c’était pas pareil que pour les autres. Ils étaient heureux, ça, c’est certain. Le 8 mai 1945, je me rappelle des cloches des églises qui sonnaient, une dame est entrée dans l’école annonçant la fin de la guerre, tout le monde était heureux, mais nous, on ne pouvait pas l’apprécier de la même façon.

Comment vivre avec ce poids toutes ces années qui suivent ?

J’ai continué l’école et j’ai appris le même métier que mon père. En 1957, la personne qui avait repris son atelier à Maillé est partie à la retraite. Alors, je suis revenu pour le reprendre à mon tour.

Parliez-vous de ce massacre avec les autres habitants ?

On n’en parlait jamais. Jamais entre nous. Je sais qu’on vit avec ce souvenir. J’ai bien réussi, j’ai eu une bonne vie, mais on vit avec ce souvenir continuellement, on ne vit pas comme les autres. Il y avait bien des bribes de conversations de trente secondes, mais ça s’arrêtait là. Nous avons gardé le silence pendant cinquante ans.

Comment ce silence a été rompu ?

Au cinquantième anniversaire, les Archives Départementales ont organisé une exposition. Et la responsable nous a demandé si nous avions des objets de cette époque. J’ai retrouvé un camarade d’école et on a parlé un peu avec elle. Elle nous a dit : Vous êtes les derniers témoins, il faut parler ! Elle est revenue plusieurs fois vers nous. Elle voulait des témoignages audiovisuels. A partir de là, avec mon ami, nous avons décidé de créer une association et, petit à petit, les familles ont adhéré. Et on a commencé à tous parler ensemble, les langues se sont déliées. On ne connaissait pas l’histoire de nos voisins.

Quel sentiment ressentez-vous envers les personnes qui ont commis ce massacre ?

On ne peut pas leur pardonner, ce n’est pas possible… Mais ce n’est pas en cultivant la haine que cela résout le problème. Ce que je souhaite pour les jeunes, c’est qu’ils ne connaissent jamais ça. Parce que c’est trop minable la guerre.

J’imagine que quand vous entendez parler Allemand, cela doit être difficile…

J’ai été invité à Stuttgart pour la projection d’un film sur Maillé devant 300 ou 400 personnes. Rien qu’en traversant la frontière, j’ai eu les poils qui se sont dressés. Mais après, nous avons été bien accueillis. Je n’avais jamais reparlé à un Allemand après la guerre. On avait une certaine appréhension avec ces gens-là. On a accepté de participer à un échange entre jeunes Français et jeunes Allemands, des jeunes encadrés, qui ont souvent franchi la limite… Ils viennent, et le premier jour, ils visitent la Maison du Souvenir, et je réponds à leurs questions. Ça les marque… Une dame à Cologne m’a dit un jour : Il faut continuer ces échanges. Un des jeunes m’a demandé si M. Martin venait aujourd’hui, il voulait poser sa journée pour vous revoir…

M. Serge Martin est président de l’association Pour le Souvenir de Maillé.

Avec tous mes remerciements,

Propos recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire

Précédemment  De bruit et de fureur #04 25 août 1944

Photographies : Donatien Leroy

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Maison du Souvenir de Maillé
www.maisondusouvenir.fr
1 rue de la Paix
37800 Maillé
tel : +33 (0)2 47 65 24 89

La Maison du Souvenir est ouverte toute l’année y compris les jours fériés (sauf 25 décembre et 1er janvier) :
– du mercredi au samedi de 10h30 à 13h00 et de 14h00 à 18h00,
– dimanche et lundi de 14h00 à 18h00 (ou sur RDV selon disponibilité et avec possibilité en dehors des heures d’ouverture pour les groupes).

Expositions permanente et temporaires en français
Audioguides gratuits (Français, Anglais, Allemand).
Film de témoignages en français ou sous-titré en Anglais et en Allemand.

 

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