INFLUENCES > LETTRES D’A
Avant qu’on ne disparaisse
Un texte de Audrey Terrisse

Avant qu’on ne disparaisse 
Chroniques où il est question d’exil, de ponctuation, de désir, d’épilation, de tabac à rouler, de poésie, de ruines, de plug anal, de manque, de régime, de tatouage, de Tigrou, et même de Stéphane Sénéchal.
Et aussi un peu d’amour.

01

Un jour indéterminé, elle est missionnée
Avant qu’on ne disparaisse, je devrai t’écrire une lettre d’amour. Je sentais plus un billet d’humeur, le truc un peu mordant, mais un obscur, et néanmoins adorable, ligérien bien planqué sous sa casquette, m’en a fait la demande expresse. A mon avis, il a dû me confondre avec une autre, une à trémolos en bout de plume. Va falloir que je trouve un dictionnaire de rimes et que je communie un peu avec Mère Nature pour me plonger dans cet état cathartique indispensable à tout lyrisme. Je vais peut-être me rendre à un atelier d’écriture aussi. Ce serait dommage que je me loupe à cause d’un point-virgule mal placé. Surtout que les points-virgules, tu les encules. Et en tant que corse qui se respecte, je suis plutôt territoriale. Et puis je terminerai ma lettre d’amour avec des points de suspension. Il aime ça, le casquetté, les points de suspension. Avec toutes ces clés, peu de chance que je me loupe. Je pourrai alors poser sur toi mes premiers mots. Je pourrai alors te dire que tu as retrouvé l’absente qui errait dans mes veines. Tu pourrais alors m’avouer que j’ai ranimé l’absent qui coulait dans tes brumes. Je pourrai alors te dire que l’hiver est arrivé et que je suis prête à m’y glisser. Avec toi à mes côtés.

02

Le 10e jour, elle est captive
Avant qu’on ne disparaisse, je t’admirerai une dernière fois. C’est comme ça que tout a commencé. C’est comme ça que tout doit s’achever. Je vais scruter toute ton essence et m’en imprégner. L’avaler un peu aussi, mais c’est un autre sujet. Je vais apprécier cette délectation morose dont tu es souvent l’objet. Et j’admirerai. Je vais capturer ton sourire gamin quand ta ritournelle m’appelle. Et j’admirerai. Je vais écouter la musique de tes graves se balancer. Et j’admirerai. Je vais guetter les fils d’argent s’incruster dans ton ébène. Et j’admirerai. Je vais goûter la soie de ta peau marquée par tes excès. Et j’admirerai. Je vais lire tes derniers mots confessés dans tes carnets. Et je te dirai. Combien je t’ai espéré. Combien je t’ai respecté. Combien tu m’as comblée. Combien tu m’as inspirée. Combien je t’ai admiré.

04

Le 25e jour, elle a des envies d’ailleurs
Avant qu’on ne disparaisse, on partira en exil, à moins qu’on ne nous enferme avant. On partira loin quand on sentira s’approcher la fin. Ta toux chargée et ma boule dans le néné pourraient bien tout précipiter. On ira dans cette cachette dont tu ne cesses de me parler, loin de tout, et surtout des autres. Pour venir nous emmerder, il faudra bien chercher. Dans notre bicoque à fleur de vagues, nous jouirons d’une vie sans hiver ni été. On ne fera pas de tourisme, on a d’autres contrées à explorer et surtout on n’en a rien à branler. On vivra nus. Avec un peu de chance ça tiendra la faune locale à distance, sinon il faudra miser sur mes poils aux pattes et nos têtes échevelées. Je pourrais à la rigueur te couper les douilles (j’ai bien dit les douilles) et je sens que mon carré explosé renaîtrait sous tes coups de ciseaux mal affûtés. Pardonne-moi cette parenthèse esthétique, mais on ne se refait pas. Je disais donc que tu irais pêcher et que je cuisinerais. A nous deux, on n’est pas prêts de bouffer. J’espère qu’ils ont un supermarché. Musique, rhum et carnets pour seules activités, nos journées seront peuplées d’explorations oniriques et salées. C’est ainsi que nous finirons notre œuvre, en miroirs solitaires, en reflets adorés en train de s’effacer.

06

Le 34e jour, elle se délecte
Avant qu’on ne disparaisse on sera d’horribles indignes, Tatie Audrey et son vieux schnock à l’air mal agencé. Sur notre banc dans un village reculé, les enfants changeront de trottoir à la vue de ton sourire éclatant et de ma touffe de sorcière. On fera grincer nos hanches avec majesté jusqu’au supermarché quand la sortie des bureaux sonnera, les poches armées du supplice ultime, les pièces rouges précautionneusement collectionnées. Pas étonnant qu’elles plaisent tant à Bernadette, les pièces rouges, elle est si méchante, un exemple pour nous. On choisira la caisse la plus fréquentée en brandissant nos cartes d’invalidité. Et on paiera article par article en prenant soin de donner le compte juste. Je rangerai bien comme il faut dans le caddie. On pourra faire la causette aussi, c’est bien la causette ça évite de s’encroûter, et puis entre tes troubles gastriques et mon insuffisance du périnée, on en aura des choses à raconter. On fumera nos cigarillos n’importe où faisant les sourds aux protestations et ponctuant les regards affolés de doigts d’honneur bien plantés. Je nous vois bien indignes. On est déjà réac, la canne est à la portée de nos outrages à venir, on n’a plus qu’à mal vieillir.

 

05Texte et photographies : Audrey Terrisse

La date de parution des Chroniques est prévue le 13 mars 2016.

Audrey Terrisse dans Battements de Loire :
Point de suspensions, un portrait par Donatien Leroy
Anatomie du stupre, un texte de Audrey Terrisse

Pour en savoir plus  :
Facebook.com/audreyterrisse

A lire :
La Nouvelle Came, Audrey Terrisse (2015)
Disponible en livre :
La Boîte Noire, 59 rue du Grand Marché à Tours
Disponible en téléchargement :
www.fnac.com
Disponible en livre et en téléchargement :
www.amazon.fr

 

 

 

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