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Point de suspensions
Audrey Terrisse, Auteure

“La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente… C’est ça qui rend les choses réelles.”
Ernest Hemingway, Les Aventures de Nick Adams

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Ma tête est pleine de trous. Tant d’abus. De maltraitances. Pas facile de mettre tout bout à bout. Les sensations demeurent. Instinctives. Longtemps je les ai fuies. Je les accepte désormais. Attraction répulsion. Une seule âme. Deux êtres en perdition. Deux corps en oubli. Sans reddition. J’ai soldé mes terreurs. J’ai liquidé leurs dettes. L’errance était insupportable. Cheminement vers la destruction. Puis un regard, une délivrance. (1)

Il est des écrivains comme des boxeurs. Et je n’ai jamais aimé que ceux qui donnaient des coups. Audrey Terrisse frappe dès la première page, au visage, au foie, dès les premiers mots, comme en urgence. Pas d’esquives superflues, elle baisse la garde, le choc se veut frontal. Audrey cogne. Audrey terrasse.

Ce jour-là, il pleut des cordes. Audrey me rejoint dans un petit troquet de Vouvray, au pied de l’église, là où parfois elle vient déconner avec les gars du coin, quelques habitués, d’autres boxeurs. Là où elle vient écrire aussi. Ces danseurs de zinc savent-ils ?

Maman m’a oubliée devant l’école. Papa, c’est le chien qu’il oublie. Devant chez le boucher. Les autres sont partis, avec leur maman, leur granny ou la bonne. Je sais pas rentrer. Alors j’attends dans ma robe bleu marine. Reflet de nattes dans les salomés vernies. J’attends dans la rue en guettant. Le ventre gronde et les larmes coulent. Où es-tu Maman ?  (1)

audrey-terrise-3Audrey écrit comme elle respire. Il est à croire que l’oxygène est trop rare pour elle. Gamine, elle dormait avec ses livres, et elle cite, rien d’étonnant, John Steinbeck, Tennessee Williams, et à plusieurs reprises le bon vieux Ernest Hemingway. Des types qui écrivaient comme ils vivaient. Comme ils frappaient.

Paris est une fête ? Audrey bourlinguait dans les rues de Paris, la nuit, elle désertait les quartiers bourgeois, et d’addictions en addictions, s’éloignait d’un cocon familial qui ne lui ressemblait pas. Pour peut-être le retrouver ailleurs.

Mon père (…) il me trouvait jolie. Et je le trouvais beau. Même avec ses slips oranges et ses cheveux qui se raréfiaient. Mon père, il peut péter à table en costume à 3000 balles. Et t’engueuler si tu râles. Mon père, il aime les femmes. Tous les formats. Tant qu’elles rient à ses blagues. (…) Mon père c’est un gamin de mauvaise foi. Mon père est engagé pour plein de causes. Et surtout pour la sienne. Mon père je l’aime. Loin.  (1)

Audrey avançait ainsi, au gré de rues sombres, de rencontres éphémères, certains diront de paradis artificiels, mais c’étaient les paradis qu’elle trouvait, guidée par les enseignes lumineuses de la ville. Tout semblait défiler vite, mais jamais assez vite, entre ennui et euphorie.

Les entrecôtes de l’aube. Les nuits en danses. Les grands crus et les mauvaises vodkas. Les copains squatteurs. Les grandes blondes idiotes. Les bagarres dans le lit. Les sorbets de chez Bertillon. Les briques blanches au mur. La baignoire sabot. Le trafic de vélos hollandais. La Renault 5. Les lâchers d’œufs sur les bateaux mouches.  (1)

Assis là devant une bière, vingt ans plus tard, l’intervieweur écoute l’interviewée, comme un arroseur arrosé. Une autre tournée, s’il vous plaît. Il se dit que c’est un peu la même histoire que la sienne, celle de tous ces gens qui n’auront cessé de faire chavirer leurs barques au gré de rivières impossibles, jouant des précipices. Jouant des mains et des coudes juste pour creuser une place. Jamais aussi près de jeter l’éponge, jamais aussi loin de s’y résigner.

Les mois sans baise. Les cachetons. Les visites aux toilettes. Les sinus encombrés. Les baisers violés. Les trottoirs dans les pneus. Les black-out. Paris la nuit. La violence des dérives. Les insultes. Les gifles. Les marques sur les bras. La jalousie. Le vomi et la merde. Le flingue sur la tempe. (1)

Assise là devant une bière, vingt ans plus tard, Audrey s’est posée sur une berge de la Loire, entre courants sages et paysages sauvages. Audrey écrit pour des canards locaux et nationaux, elle se dit sereine, elle se sent femme. Elle n’a pas baissé les armes. Des tatouages sur les bras comme l’envie d’écrire encore, partout, sur la peau, ne rien oublier, une gestuelle légère et élégante : « Mon écriture peut parfois faire du mal, mais quand j’écris, je ne pense pas au lecteur.  Je ne suis pas une rebelle, j’ai une vie de famille, j’ai trois gosses, non je ne suis pas rebelle, mais je suis une femme libre. »

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2015. Audrey rencontre le photographe Bertrand Labarre. Très vite, il lui propose de monter sur le ring et d’écrire ensemble un échange de coups en haïkus. Ce sera No Sex Last Night.

Ils étaient une fois. Ou peut-être plusieurs. Comme deux vieilles âmes. Il était photographe. Elle était journaliste. Elle ne devait pas venir. Lui si. C’était son expo. Elle le vit. Il l’ignora. Elle souriait. Il résistait. Il avait du talent. Elle était intriguée. Elle devait l’écrire. Le collectionner. Ils se revirent. Elle souriait. Il résistait. Pour mieux céder. Epistolaires poétiques. Variations érotiques.  (2)

Assise là devant une bière, Audrey ajoute : « Cet échange a été de plus en plus intense. Nos univers sont communs, comme en écho. Bertrand va se raconter en témoignant du monde, moi je me raconte pour raconter le monde. »

audrey-terrise-4Depuis, Audrey ne cesse plus d’écrire. Tout en accéléré. En coups précipités. Mais précis. Comme un boxeur qui a frappé juste et veut frapper encore et veut rageusement finir le travail. La Nouvelle Came, Avant qu’on ne disparaisse, Anatomie du Stupre. Urgence. La Nouvelle Came ? Quinze jours. Un carnet. Pas de réécriture. Des ratures. Pas de bavure. « Il n’y a pas de politesse littéraire dans mon style. C’est de l’écriture d’émotions. Sans emphase. Si la poésie, c’est décrire de la mousse sur un caillou, alors non, ce n’est pas de la poésie. L’écriture à fleur de peau, tu n’es pas obligé d’en faire des caisses. Ça doit être brut, ça doit venir des tripes. »

Un dernier clope sous la pluie battante. Je pense aux pieds d’Ali qui dansent, qui crient. « J’aime la poésie, la douceur, mais aussi la fureur et le chaos. Je suis une grande amoureuse. » Et le temps de conclure. Moi qui aime les points de suspension, presque à outrance, comme autant de silences que de respirations, je me suis abstenu. Est-il encore temps de respirer ?

Avant qu’on ne disparaisse, il va falloir qu’on règle cette question de la ponctuation. Il va falloir qu’on se décide si on en abuse ou si on la supprime, par maniérisme ou par automatisme. C’est une pose ou un style. On est d’accord sur au moins deux choses. Le point-virgule est mort et hors de question de le déterrer. Et les points de suspension me font hurler. Attention, secret partagé, suspense garanti. Les virgules, j’en mets quelques-unes. La preuve. Quant aux points, je suis accro. Peut-être ma façon d’avoir le dernier mot. (3)

Pieds et points déliés. Point de suspensions.

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Audrey Terrisse. No  sex last night : Audrey Terrisse et Bertrand Labarre

Extraits :
(1) La Nouvelle Came, Audrey Terrisse (2015)
(2) No sex last night, Audrey Terrisse et Bertrand Labarre (2015)
(3) Avant qu’on ne disparaisse, Audrey Terrisse (2015)

Paris est une fête est le titre d’un roman d’Ernest Hemingway.

A lire :
La Nouvelle Came, Audrey Terrisse (2015)
Disponible en livre :
La Boîte Noire, 59 rue du Grand Marché à Tours
Disponible en téléchargement :
www.fnac.com
Disponible en livre et en téléchargement :
www.amazon.fr

Pour en savoir plus  :
Facebook.com/audreyterrisse

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