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Sisyphe sur un plateau
Emilie Tardif Journaliste TV Tours

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Un soir, je regardais cette jeune femme qui s’invite chaque soir de la semaine, à 18h00, chez nous sans même frapper à notre porte. Effrontée, elle arrive du canal 37, comme ça, et se montre même, quand vous êtes éventuellement dans un jour sans, toujours d’une humeur indémontable.

Je pensais qu’il s’agissait d’un personnage, plutôt pas mal tenu, disons-le, et je me mettais en tête de rencontrer la personne, avec l’intime conviction que quelque chose de trouble se cachait derrière. Je voulais jouer à l’arroseur arrosé. Peine perdue…

11h30, un mardi. Attendant Emilie Tardif à l’accueil de la NR, véritable sas sécurisé, deux femmes très aimables sont là pour ouvrir, d’un côté, la porte coulissante de l’entrée et, de l’autre, celle menant aux locaux du journal et de TV Tours. Je me dis alors que, quand même, en ces temps troubles, elles occupent la plus mauvaise place.

Évidemment, la porte du sas s’ouvre, et évidemment Emilie Tardif sourit. Évidemment Emilie Tardif cause déjà tout le long des couloirs. Qu’est-ce qu’elle cause Emilie… Et vous la suivez, elle vous emmène jusque son bureau et emporte de pas en pas avec elle toutes vos mauvaises intentions.

Je n’étais pas encore assis à son bureau que j’avais déjà la conviction qu’elle était vraiment comme ça. Vous en avez déjà peut-être rencontré de ces rares personnes qui, pourtant lucides, portent en elles une foi et une gaieté inébranlables.

emilie-tardif-4En deux minutes et vingt-sept secondes, Emilie me raconte qu’elle est née à Tours, elle grandit à Orléans, elle se marie très vite, elle a un enfant, elle suit des études de com’ à Angers, revient à Tours… Ouf…

Mon stylo essaie de suivre la trajectoire, n’ayant le temps d’inscrire que quelques lignes. Je lève les yeux, ne dis rien, mais n’en pense pas moins : Dis donc, on n’est pas sur ton plateau avec des invités qui ont juste 6 minutes pour causer…  Ici, c’est Battements de Loire, et à Battements de Loire, on prend son temps !

A peine le temps d’essuyer une suée sur mon front, qu’Emilie est de retour à Tours où elle bosse dans la médiation culturelle pendant sept ans. Vous excuserez mes approximations, mais à ce moment déjà, j’ai une crampe au poignet. Et des crampes à la mémoire…

Avouons-le, je laisse toujours mes invités papoter de ce qu’ils veulent, à leur manière, pendant le temps qu’ils veulent, histoire qu’ils se posent dans l’entretien, prennent leur place, avant d’orienter l’entretien à ma guise par de subtiles (soyons modestes) petites touches… Mais là, je ne suis plus du tout sûr de trouver ce moment où…

Bref, Emilie monte sa propre boite dans la com’, et à savoir causer comme elle cause, elle se retrouve même à sillonner le monde… Je n’imagine même pas le gars de Tokyo, pourtant presque habitué aux cyclones, recevoir Emilie Tardif… A noter que je n’ai toujours pas posé la moindre question. Jouant la sérénité d’un moine zen, j’attends que le typhon passe, j’attends mon heure…

On a beau se dire que le futur papelard à écrire sera coton, on sourit quand même. Juste le temps de penser à Prévert… « Je suis comme je suis ».

Imperturbable, Emilie évoque son divorce. Emilie largue tout, elle veut se poser et s’occuper de sa fille. Là encore, je me fredonne la chanson de Philippe Chatel : « Mais prends le temps de vivre ta vie / Ma petite Emilie Jolie / Tu sais dans les pages rêvées / Les oiseaux ne sont pas pressés. »

emilie-tardif-2Résigné à placer la moindre suggestion pouvant éventuellement orienter mon futur article vers le nord ou l’est ou quelques contrées incongrues, j’entends encore : « J’avais une très bonne amie, Emilie Leduc, qui présentait Tout sur un Plateau. Elle me dit : « Il y a un poste qui se libère à TV Tours. » Je lui réponds : « Ah oui ? Lequel ? » Et elle  : « Le mien ! » Et voilà l’histoire… »

Ouf ! Silence. Emilie sourit. Contente d’elle. On ne m’avait encore jamais fait ce coup-là. Mon poignet brûle. Je respire. Etre ou ne pas être ? J’aurais bien proposé une pause cigarette, mais je ne pense pas qu’Emilie fume… Mais je profite de ce silence pour assurer quelques étirements musculaires…

« Je dis souvent que je fais de la propagande positive du local. »

Et merde, ça recommence… « L’écrasante majorité des artistes et des artisans n’ont pas accès aux médias… Il y a bien Radio Béton ou encore 37 degrés, mais autrement c’est difficile (Merci pour Battements de Loire !). On souhaite leur ouvrir nos portes, on produit même des lives quand les groupes de musique ne disposent pas de clips pour leur promotion… L’idée est de les valoriser.  »

Seule aux commandes de l’émission, et seule à préparer 1200 programmations par an. On imagine le boulot sisyphien quotidien. La journée commence tôt et s’enchaîne à 11h00 avec le type qui parle dans les oreillettes… Celui qui dit bien qu’il ne reste que cinq minutes, puis trois minutes, et puis fais gaffe l’émission va déborder… A la télé, on ne déconne pas avec les horaires…

Ensuite, Emilie retourne à la préparation de l’émission du soir, à la programmation de celles à venir, etcetera, etcetera… Elle dit même qu’elle aime ça… L’autre réunion de la journée, celle du script de l’émission du soir, caler toutes les insertions, les bandes sonores, les images, les videos… Le déroulé de l’émission se précise.

A la sortie, Emilie enfile un casque, s’isole et écrit. Elle écrit encore. Je peux vous le dire, maintenant, sur les fiches qu’elle ne lâche pas de l’émission, elle a vraiment écrit. Mais oui, elle est humaine, Sisyphe !

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A 17h30, elle accueille ses invités. « Là, mon travail est de les rassurer, certains ne connaissent pas l’émission, et il est rare qu’ils aient déjà fait un plateau télé. Mon boulot, c’est vraiment de les mettre à l’aise, je suis censée être leur parachute s’ils sont trop en stress… Le plus dur, ce sont les groupes de musique, quand ils sont cinq à dire deux mots en regardant leurs chaussures… »

Emilie dit cela avec tendresse. Sans moquerie. Elle se souvient de sa première, « je conduisais un bateau, mais je ne savais pas où aller, il fallait tout tenir et là, au milieu de mes invités, j’étais la seule à ne pas savoir quoi faire… »

Bien sûr, depuis trois ans, Sisyphe a eu quelques moments difficiles en plateau. Le jour où elle reçoit Emmanuel Carrère, qu’elle admire, elle ne s’attend pas à ce qu’il réponde laconiquement à chaque question. Et Emilie de comparer ses réponses « aux stalactites qui tombent des bulles dans certaines cases des Bidochon ». Réponses lapidaires et mal aimables du genre : « Eh bien quoi ? Il est bien mon livre, non ? »

Ou encore Yann-Arthus Bertrand, arrivant avec 45 minutes de retard. Emilie lui demande tout de même poliment comment ça va. Il répond : « Mal ! » Elle ajoute : « Moi, ça va, ça devrait contrebalancer… » Il revenait du Vinci où l’on projetait Human en VF et essayait en vain de stopper la projection pour la reprendre en VO…

De là à dire que les « stars » se la jouent, Emilie ne franchit pas le pas. Les José Garcia, les Kev Adams, les Michel Drucker (il y en a pour tous les goûts), « avec eux, tu appuies sur un bouton, et tout roule. Des moments agréables… Le plus dur, ce sont vraiment ceux qui font leurs premiers pas sur un plateau. »

emilie-tardif-3Mais Emilie aime ça. Et passer sur Tout sur un Plateau a ce truc des Vivement dimanche de Michel Drucker. Sur le canapé confortable de notre seul cycliste non dopé de France, si tu passes en étant relativement jeune, c’est comme une Légion d’Honneur, ou si tu passes en étant vieux, là tu sens le sapin… Alors, on imagine ce même trac du débutant, de celui qui commence à marcher. On imagine nos gars du coin, flippés de passer devant les caméras d’Emilie pour leur toute première.

A la seule différence que chez Emilie, les invités n’ont pas le temps de faire une sieste sur le canapé, ils ont droit à 5 ou 7 minutes, un temps qu’elle revendique : «  ma mission est de valoriser les gens, leurs actions, non pas d’aller gratter derrière, je veux que les gens aillent voir les spectacles. Ce serait trop facile d’attaquer des gens qui portent des projets depuis des mois et qui se retrouvent là, démunis par le stress.  Je reste convaincue de l’utilité de la culture, l’esprit critique vient avec elle… Il faut se remplir la tête ! »

A peine si Emilie ne lève pas le poing comme sur une affiche constructiviste… Histoire de la chambrer, j’en appelle quand même à de lourdes références artistiques, Lorie et sa positive attitude… Mais rien n’y fait. Emilie y croit. Une missionnaire. « Il arrive que, sur les réseaux sociaux, on me traite de cruche. Mais je préfère susciter l’envie de culture que le dégoût… »

Avouons qu’elle y met de la passion, du cœur, que comme Sisyphe, elle roule son rocher chaque jour, mais que mieux que Sisyphe, elle garde le sourire et l’envie de le pousser. « Je la tiens depuis trois ans cette quotidienne, c’est assez usant, il faut même parfois se mettre des coups de pied au fesses pour ne pas que ça ronronne… Mais je fais le métier le plus cool de la ville, tous les jours c’est pour demain, et j’aime travailler comme ça… dans l’urgence… je travaille mieux dans la tension permanente… »

Trois ans à ce rythme. Elle s’en donne encore trois ou quatre. « J’ai 37 piges. Il reste qui, à part Claire Chazal, à cet âge-là ? On fait un métier d’image, mais je n’ai pas envie de me taper du botox… »

Emilie me montre comme une enfant devant des jouets nouveaux tous ses carnets où elle gribouille des notes et des notes… « Tiens, regarde, là c’est quand j’ai rencontré PPDA… » Une autre page : « Tu vois, ce dessin ? Je me demande bien ce que je voulais dire… » Là, un mot traîne sur un post-it : « j’ai écrit Frais », elle hausse les épaules avec une moue interrogative.

Je pose enfin mes questions à la con, elle me parle des plages de la Loire avec un panier apéro, du marché Velpeau, de son bol de Ricoré planté là chaque jour au milieu de ses notes, du petit monde qu’elle a créé autour de son bureau, une carte postale représentant Obama, un drapeau bleu blanc rouge, de son stylo presque comme d’une respiration, de Bouli Lanners, de cette improbable et véritable histoire d’aérotrain pensé par un illuminé non loin de chez nous…

Passionnée. Il n’est guère possible de lui reprocher quoi que ce soit. Elle vous reçoit sans regarder sa montre. C’est même moi qui décide de la fin de l’entretien, presque gêné de lui prendre de son temps. Il est plus de 13 heures. Et Emilie de filer chez sa grand-mère pour déjeuner… A croire que Sisyphe n’est pas une femme pressée.

Il est des gens qui ont un appétit de vivre. Pour d’autres, plus rares encore, il s’agit même de gourmandise. Pour la plupart, c’est une seconde nature. Pour Emilie, il semble bien que ce soit la première.

 

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

Tout sur un plateau, TV Tours 
http://www.tvtours.fr/emissions/11/tout-sur-un-plateau.html

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