INFLUENCES > ECRITURES
Mon âme devint pleine de joie
Entretien avec René Descartes, philosophe local

A l’heure où la pensée est twittée avant même d’être réfléchie, et que Cogito Ergo Sum rappelle à beaucoup le nom d’un laxatif, Battements de Loire souhaitait rencontrer notre philosophe local, Monsieur René Descartes, pour recentrer nos réflexions sur quelques idées essentielles…

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Monsieur René Descartes, certains d’entre nous ont connu un monde romantique, sans téléphone portable, sans messages instantanés, où la moindre question pouvait attendre des jours avant qu’on ne lui réponde… Que pensez-vous des hommes pressés que nous sommes devenus ?

Ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer bien davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s’en éloignent.

Certains rétorquent pourtant que les nouveaux moyens de communication ont permis un retour en force de l’écrit, que vous appréciez tant, je suppose.

La parole a beaucoup plus de force pour persuader que l’écriture. Et je prends beaucoup plus de plaisir à m’instruire moi-même que non pas à mettre par écrit le peu que je sais.

Vous méfiez-vous des autres ?

Il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j’aurais à vivre ; et que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devais plutôt prendre garde à ce qu’ils pratiquaient qu’à ce qu’ils disaient ; non seulement à cause qu’en la corruption de nos mœurs, il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu’ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l’ignorent eux-mêmes.

Nous conseilleriez-vous de tourner le dos à tous ces outils qui ont envahi notre quotidien ?

Il y a en beaucoup plus de sûreté et plus d’honneur en la résistance qu’en la fuite.

Ecrivez-vous vous-même parfois dans l’urgence ?

Je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent. Les secondes pensées ont de coutume d’être plus nettes que les premières.

Pour quelle raison ?

L’homme est une chose imparfaite qui tend sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand qu’elle-même.

A tous ceux qui écrivent plus vite qu’ils ne pensent, que diriez-vous ?

C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne.

Vous n’avez vous-même aucun compte sur les réseaux sociaux ?

Il me semble que les pensées des hommes s’y gèlent pendant l’hiver aussi bien que les eaux.

Il faut donc revenir au bon vieux livre corné et poussiéreux plutôt qu’à la tablette si lisse et si proprette…

La lecture des bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées.

Est-il seulement possible de revenir en arrière ?

La volonté est tellement libre de sa nature qu’elle ne peut jamais être contrainte.

La volonté est-elle capable de tout ?

Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus.

Permettez-moi de douter…

Pour examiner la vérité il est besoin, une fois dans sa vie, de mettre toutes choses en doute. Comme nous avons été enfant avant que d’être homme, et que nous avons jugé tantôt bien et tantôt mal des choses qui nous sont présentées à nos sens lorsque nous n’avions pas encore l’usage entier de notre raison, plusieurs jugements ainsi précipités nous empêchent de parvenir à la connaissance de la vérité et nous préviennent de telle sorte qu’il n’y a point d’apparence que nous puissions nous en délivrer si nous n’entreprenons pas de douter une fois dans notre vie de toutes les choses où nous trouverons le moindre soupçon d’incertitude.

Et si je doutais de votre existence ?

Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce donc qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature.

Vous n’auriez pas une petite faim ? Moi…

Il n’y a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes que celui de l’envie.

Mais l’amour ?

L’amour est incomparablement meilleur que la haine, elle ne saurait être trop grande ; joignant à nous de vrais biens, elle nous perfectionne d’autant.

Que retirez-vous donc de tout ce foutoir qui nous entoure ?

Pendant un certain temps, j’ai examiné les différentes occupations auxquelles les hommes s’adonnent dans ce monde, et j’ai essayé de choisir la meilleure. Mais il est inutile de raconter ici quelles sont les pensées qui me vinrent alors : qu’il me suffise de dire que, pour ma part, rien ne me parut meilleur que l’accomplissement rigoureux de mon dessein, à savoir employer tout le temps de ma vie à développer ma raison et à rechercher les traces de la vérité ainsi que je me l’étais proposé. Car les fruits que j’ai déjà goûtés dans cette voie étaient tels qu’à mon jugement, dans cette vie, rien ne peut être trouvé de plus agréable et de plus innocent ; depuis que je me suis aidé de cette sorte de méditation, chaque jour me fit découvrir quelque chose de nouveau qui avait quelque importance et n’était point généralement connu. C’est alors que mon âme devint si pleine de joie que nulle autre chose ne pouvait lui importer.

 

Propos librement recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire

Sources
Discours de la Méthode
Principes de philosophie
Traité des passions de l’âme
Lettre à Mr Chanut, 21 février 1648

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Un commentaire

  1. Ah, René… je suis fort marrie de vous dire que votre vison de l’animal non humain me chagrine beaucoup.

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