INFLUENCES > MUSIQUES
Une femme est une femme
La Bavarde (au Léon)

Il s’agissait de rencontrer une artiste. Touché par les textes de La Bavarde (au Léon), je souhaitais plutôt entendre la femme amoureuse… Caroline Forestier, bavarde ? Mais non, l’entretien n’a duré que trois heures *… Une femme. Libre et passionnée. Une rivière de mots. Chauds et forts.

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Assurément, Caroline Forestier est une femme. Elle arrive en retard…

Premier geste, un clope s’allume, premiers mots, un jus de tomate, et puis un sourire… qui ne se refermera pas ce jour-là.

Assurément, Caroline Forestier est une femme. Généreuse… elle m’offre son album et elle parle déjà beaucoup… Pas vraiment sa faute, on ne se connaît pas, elle ne sait pas que je suis un type qui a besoin de temps pour entrer dans les mots des autres…

J’attends un peu pour poser une première question, il y a devant moi un regard que je n’arrive pas encore à tenir… je n’ai jamais été fort à ce jeu-là… et ce regard, croyez-moi et croisez-le un jour, il y a de quoi s’y perdre… Déstabilisante, assurément, Caroline Forestier est une femme…

caroline-forestier-2Mais je souris encore au souvenir de mes premières questions, j’ai compris alors que la Bavarde n’était peut-être pas si décontract que ça… Les premières réponses ont peiné à venir, il n’est certes pas facile de parler de soi, je le comprends, on n’en prend jamais l’habitude… La Bavarde, je m’en rends compte alors, n’est pas une bête, sans doute une bête de scène, mais assurément, Caroline Forestier est une femme…

D’autres avant moi ont tracé le parcours de la musicienne… N’attendez pas ici de lire un curriculum vitae. Je voulais seulement rencontrer celle qui se cachait derrière ou se dévoilait devant ces mots et ce Léon. Je l’avais même prévenue que je voulais que cet entretien dessine quelque peu le portrait d’une femme. D’une femme amoureuse.

La voici qui entre en scène. Eteignez les lumières et allumez une bougie…

« Les uns pour faire taire leur douleur iraient se jeter sous les bombes, les autres se mettraient à prier avant de creuser leur tombe »
Si toi et moi

Caroline Forestier, qui est donc La Bavarde ?

La Bavarde, c’est moi et c’est un personnage. J’ai parfois besoin de me cacher derrière des personnages, mais je dois bien avouer que c’est moi… Le fait d’être seule sur scène, pour la première fois avec mes propres textes, est une véritable mise à nu… Le chemin a été long pour en arriver là. La Bavarde, c’est mon univers personnel, ce dont j’aime parler : l’amour et la communication amoureuse. Et je n’ai pas encore épuisé le sujet !

Et qui est donc Léon ?

Léon, c’est mon accordéon. Je suis violoniste, mais un jour, un gamin de mon village vendait son accordéon et je l’ai acheté. Je ne joue que de la main gauche pour que Léon ne prenne pas trop de place, il est juste le partenaire discret de la chanteuse. J’aime cet instrument et je le déteste. Il est lourd et encombrant, Léon. Et je ne me prétends pas accordéoniste. L’important, ce sont les mots !

caroline-forestier-3Votre album commence par le mot « si », et j’ai alors pensé au poème « If » de Rudyard Kipling : « Tu seras un homme mon fils ». Je me dis que vous avez écrit le votre : « Tu seras une femme amoureuse ». Que représente le « si » pour vous ?

La première chose que je dis en entrant sur scène est : « Si toi et moi… », et c’était une évidence de commencer par ce « si » : tout est possible avec le conditionnel… « Si », c’est ouvert… On n’a qu’une vie et tout est possible…

Vous appelez souvent les hommes que vous aimez « mon Canard » ?

« Mon Canard », c’est tout à fait moi. Ce n’est pas le cas de tous les textes, certains sont à l’opposé de moi, même s’ils sont tous à la première personne du singulier. C’est un texte sur les ambiguïtés dans l’amour, les contradictions… C’est une femme empathique, amoureuse d’un homme bourré de qualités, qui l’aime comme elle est, la rassure, la réconforte. Les petits noms doux dont elle l’affuble traduisent la tendresse qu’elle éprouve pour lui.

« Mon amour, tu te goures, la vie c’est pas du velours, ou peut-être certains jours, trop courts »
Mon Canard

Vous écrivez dans ce texte une jolie phrase, si juste : « Je t’en veux d’avoir toujours l’air heureux »…

Elle lui demande de la laisser parfois être mélancolique, elle lui demande d’être moins fort, de lui montrer ses doutes, ses faiblesses… La mélancolie et le vide sont constitutifs de l’être, non ? C’est une femme amoureuse, mais dans un sentiment paradoxal vis-à-vis de son homme, au demeurant formidable !

Un homme formidable… mais qui n’en fait jamais assez !

Ça , c’est le propre des femmes… d’être insatisfaites ! (Sourire) Non, je dirais plutôt qu’il en fait un peu trop…

la-bavarde-au-leon-3Qu’entendez-vous en parlant de mélancolie ?

La mélancolie, c’est très ambigu… A la fois positif et négatif… A la fois la nostalgie, et en même temps de la poésie, du rêve, de l’esprit qui vagabonde… Elle rejoint le « si » ! La mélancolie va avec le contemplatif, le silence, elle prend souvent quand on est seul… On aimerait être l’eau qui coule et que rien n’arrête… Si on le pouvait, on serait une rivière, et parfois on l’est peut-être… Des si, des si, des si…

Mélancolie est mon mot préféré, je crois qu’il a autant de sens que de personnes qui l’utilisent.

Et quel sens lui donnez-vous ?

(Rires…) C’est moi qui pose les questions ! Et cela m’arrange bien de me planquer derrière mon stylo ! Revenons donc à vous… A en croire votre texte suivant, la Saint-Valentin n’est pas vraiment votre truc…

« Saint-Valentin » parle de femmes que je n’ai pas voulu devenir. C’est la femme hystérique qui a été élevée dans l’idée qu’elle est une princesse, que le bonheur n’est que dans le mariage… Ce n’est pas du tout moi ! Une femme qui en devient psychopathe à rêver d’être Blanche-Neige… Pour moi, les contes, c’est tout sauf Walt Disney, c’est Grimm ou Andersen, c’est noir et pas édulcoré, le conte, c’est cruel… On est tous un peu Blanche-Neige et un peu la Sorcière… On est tous à la fois le loup, la grand-mère et le Petit Chaperon Rouge….

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Expliquez-nous le sens de votre texte « Les mots de trop ».

Il exprime l’inverse de ce que je pense… Le problème dans ce monde de brutes, c’est la tendresse, la difficulté de l’exprimer ou de la recevoir. Et elle passe aussi par les mots… Beaucoup trop de gens ont peur de l’engagement des mots, ils ont peur des mots d’amour par peur de l’engagement… Dire « Je t’aime » peut donner à croire que tout est acquis. Maintenant que tu es à moi, c’en est fini de la séduction… Rien n’est pire qu’un amour qui se croit acquis… Ce sont des mots que je dis facilement, avec sincérité, mais je comprends qu’ils puissent être effrayants pour certains. Tous les mots ont un poids et pèsent différemment suivant nos parcours. Être heureuse en amour, c’est parvenir à un grand équilibre, et cela passe par l’équilibre des mots….

« Tu suis le cours du flot pour trouver plus au sud quelques trésors de terres encore inexplorées »
Géographie

« Intelligence callipyge » est un texte très drôle sur la jalousie… et féroce ! Vous êtes une femme jalouse ?

Pas vraiment ! Ce n’est pas un texte de moi, mais de Valérie Davot. Une femme que je ne connais pas ! Elle me l’a envoyé, et en le recevant, je me suis dit : « ce n’est pas pour moi, trop putassier ! »… Je l’ai laissé de côté plusieurs mois et j’y suis revenu. J’aimerais écrire sur la jalousie mais je n’ai pas encore trouvé les mots justes… La jalousie pollue les relations, elle emmène vers la possessivité : tu es à moi ! Tu m’appartiens ! En amour, on est libre de se donner à l’autre, comme un cadeau, et ça renforce la relation. Mais aliéner l’autre à soi, c’est vouer son couple à l’échec. Vouloir posséder l’autre, c’est lui faire violence. C’est nier l’existence de l’autre en-dehors de soi ! Ce n’est pas de l’amour, c’est de l’égoïsme… Cette jalousie-là, c’est le glas de l’amour ! Selon moi, la jalousie traduit aussi un manque de confiance en soi plus qu’en l’autre…

la-bavarde-au-leon-4« Géographie » est le texte le plus sensuel. A en déboussoler les hommes… Croisez-vous des regards gênés chez les spectateurs ?

C’est un texte érotique, cru mais pas vulgaire ! Je le joue dans le noir ! Les spectateurs et moi, nous sommes tous plongés dans le noir… Samedi, à la Guinguette de Tours, en plein jour, je demanderai peut-être aux spectateurs de fermer les yeux… Pour qu’ils lâchent prise et se laissent caresser par la poésie des mots…

Caroline réfléchit…

Je vais faire une parenthèse… Je fais de la chanson-bulle dans la rue. Je m’approche d’une personne, très près d’elle, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que Léon entre moi et elle. Les yeux dans les yeux. Et je lui chante une chanson… qui, je l’espère, va résonner (raisonner ?) en elle…

Cela peut être reçu comme une provocation, parfois violente, non ?

Le but est de bousculer la personne émotionnellement. D’entrer dans son espace vital. Ça joue sur les codes de séduction animale. Mais cela reste du spectacle. Si je sens trop de résistance, je libère la personne rapidement. J’ai appelé ça chanson-bulle parce que je mets vraiment le spectateur dans une bulle avec moi. C’est grâce à cette formule que j’ai appris à assumer d’être regardée.

« Tes caresses sont les mots que tu ne prononces pas »
Merveilleux

« Géographie » est une lettre d’amour, et le texte qui suit, « Monsieur », un amour épistolaire…

C’est vraiment la suite logique… Certaines personnes sont plus inspirées à l’écrit qu’à l’oral. Sur les sites de rencontre, les gens se découvrent d’abord par l’écrit. Et parfois deviennent très vite intimes ! Et s’idéalisent… Tous ces fantasmes que se fait cette femme pour ce “Monsieur” qu’elle n’a jamais rencontré montent en elle progressivement et l’emmènent vers la jouissance… Je me demande parfois si un amour uniquement épistolaire, pourrait être viable à long terme ! Ce serait beau…

la-bavarde-au-leon-5Dîtes-moi, l’amour, c’est heureux ?

« Il n’y a pas d’amour heureux ! » C’est bien connu… (Sourire de Caroline) L’amour, c’est beaucoup de joies et beaucoup de souffrances… Le problème de l’amour, c’est qu’on vit dans la peur de perdre l’autre…

Alors, en référence à votre texte « Tête de passoire », le salut réside-t-il dans l’oubli ?

Ce texte, c’est vraiment moi, un texte très personnel… Je suis vraiment poisson rouge… Si le salut, c’est l’oubli, alors je ne veux pas être sauvée ! Je ne veux pas oublier les gens que j’ai aimé et que j’aime… Je préfère souffrir. Le texte parle de la mort du père de ma fille. Je lui avais écrit au dos d’une photo où il cachait son visage avec ses mains : « Tu auras beau te cacher dans tes mains, tu ne seras pas un trou d’air dans ma tête de gruyère ». Ma frayeur serait plutôt d’oublier. La mémoire, c’est ce qui nous sauve. Avec les joies et les souffrances. Avec l’amour.

Votre univers m’a fait penser à celui de Jean-Luc Godard et je vous ai préparé un texte tiré de Vivre sa vie, interprété par Anna Karina :
« Moi, je crois qu’on est toujours responsable de ce qu’on fait… Et libre… Je lève la main, je suis responsable. Je tourne la tête à droite, je suis responsable. Je suis malheureuse, je suis responsable. Je fume une cigarette, je suis responsable. Je ferme les yeux, je suis responsable. J’oublie que je suis responsable, mais je le suis… (…) Après tout, tout est beau… Il n’y a qu’à s’intéresser aux choses et les trouver belles. Après tout, les choses sont comme elles sont rien d’autre… Un visage c’est un visage. Des assiettes sont des assiettes. Les hommes sont des hommes. Et la vie, c’est la vie. »

Ce texte est magnifique. J’aurais aimé l’écrire… Tout dépend de quel point de vue on se place, on peut tout trouver beau ou laid. Il est important d’essayer de changer de point de vue, sur les personnes, nous sommes constitués de plusieurs facettes. Et on est tous responsables de nos actes, de nos choix. Et libres. Libre d’être quelqu’un de sombre ou de lumineux. Il y a des circonstances parfois difficiles, dans l’enfance par exemple, on peut choisir de s’y confronter. Ou de s’y perdre totalement. Mais il n’y a rien d’inéluctable.

Propos recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire

 Le titre Une femme est une femme est emprunté à celui d’un film de Jean-Luc Godard.

* A la relecture de cet entretien, Caroline Forestier s’est permis ce mensonge éhonté  (!) : « Je m’insurge ! A peine 2h30… »

La Bavarde (au Léon) se produit à la Guinguette de Tours-sur-Loire samedi 27 juin à 21h00 en clôture de la Semaine des Femmes (organisée par Femmes 3000 du 22 au 27 juin).

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2 / 2 Commentaires

  1. Bon, je viens de lire la premère phrase….

  2. Quelle belle personne, on a envie de la serrer dans nos bras.

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