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Double Je
Sandra Daveau Photographe

Où il est question de pays lointains, d’ici et maintenant, de nocturnes et de mouvements, de pigments et de robe noire, de couleurs et encore de couleurs, d’une photographe au double et trouble je

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29 juin en Touraine. 14h00. Canicule. J’arpente une petite rue de Montbazon, à la recherche du 19bis, une impasse, presque un recoin, un endroit discret, et je pousse le portail sur un petite cour ombragée. Sandra Daveau m’avait parlé d’une cloche que je peine à trouver.

Il y a quelques jours, il était prévu que nous nous retrouvions dans son atelier au milieu d’autres artistes, et puis, un matin, j’ai reçu : « Te recevoir chez moi me botte plus qu’à l’atelier de la Morinerie que je n’ai que depuis janvier. C’est beaucoup moins signifiant pour l’instant que cet espace que j’occupe depuis huit ans et où je travaille dès le réveil. »

C’est en naviguant une nuit, au hasard Balthazar, sur la toile, comme on pourrait errer dans les rues d’un triste quartier mal éclairé, que j’ai découvert son travail qui tranchait radicalement avec le mien. Une raison suffisante pour la rencontrer.

L’omniprésence d’hommes et de femmes, de matières, de couleurs… Un humanisme tendre. En couleurs, oui, souvent vives. Presque vivantes. Pourquoi presque ? Vivantes assurément… Et Sandra apparaît alors sur le perron. Pieds nus, peau blanche, cheveux noirs et robe noire. Double je.

Je n’ai pas eu le temps de poser ma question brutale, celle qui doit bousculer quelque peu mon vis-à-vis : « Qui êtes-vous ? ». Sandra parle déjà d’elle… à travers les autres : « Ici, nous sommes dans la maison de mes arrière-grands-parents, pour moi ça a du sens… Sur cette table en bois, il y a des traces de café qu’ils ont bu il y a des années… »

Je suis à peine assis que Sandra est déjà debout. Des photographies anciennes des arrière-grands-parents et  grands-parents défilent sous mes yeux, le jeune cantonnier et photographe au visage dur, inflexible, ou le jeune matelot à la gueule d’ange, qu’on sent rêver d’ailleurs. Double je.

Sandra m’invite dans son grenier sombre où la chaleur est plus lourde qu’une enclume. Elle y range inlassablement les reliques de sa famille, outils de chimistes, vieux livres, portraits anciens, on aurait pu s’imaginer dans un bazar marocain, si ce n’est que Sandra aime l’ordre et peut-être même le silence de ce lieu.

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Trônant là, le portrait de sa grand-mère impose à la pénombre ses lumineuses couleurs… « Elle s’était habillée ainsi, en m’attendant, car je lui avais dit que la lumière était belle pour faire des portraits. Le voile qu’elle porte, elle me l’avait mis lorsqu’elle m’avait déguisée en gitane un dimanche alors que j’étais enfant, elle l’a ressorti instinctivement plus de trente ans après. »

Je comprends déjà que Sandra parle des autres pour mieux parler d’elle, comme on entre dans son intimité en parcourant ses œuvres. «  Mon grand-père qui a été, suite à une rafle sur dénonciation, le seul survivant, à Montbazon, des camps de concentration, lui interdisait souvent de parler, mais j’aimais aussi mon grand-père et je pleure encore de ce qu’il a vécu à dix-huit ans, et j’admire son courage d’avoir été résistant.  »

Je laisse Sandra parler… Lui poser alors une question serait comme tirer un coup de feu dans le vide et tous les animaux sauvages s’enfuiraient : « J’ai grandi dans un arboretum, à Veigné, je suis une fille de la nature, je marchais pieds nus, je nageais dans l’étang, j’étais solitaire et déjà dans la contemplation. »

Sandra a des fourmis dans les jambes et commence à travailler très jeune : « Je voulais être indépendante. La sévérité de certains hommes de ma famille a peut-être fait de moi une femme combative. Certains boulots étaient difficiles, mais m’ont permis de comprendre pas mal de choses. »

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Chez d’autres, à la vue de ces diapositives rangées, classées, archivées, de ces magazines contenant ses reportages soigneusement compilés, j’aurais très vite pensé être devant une personne malade du désordre du monde.

Trouble je. « J’avais 23 ans et je ne me connaissais pas moi-même. Tout allait comme sur des rails, j’étais en couple, j’allais avoir un travail stable, mais tout cela arrivait trop tôt, je suis alors partie seule au Népal et en Inde. Je savais alors que c’était un choix radical, et depuis j’ai retrouvé une autre forme de stabilité. Aujourd’hui, je suis assez sereine. C’est au bord du Gange que j’ai décidé de devenir photographe… »

Canada, USA, Mexique… Sandra n’est pas une touriste, mais une bourlingueuse au sens noble du terme : « J’ai fait la plonge, j’ai fait les ménages, j’achetais des bijoux en argent que je revendais. L’appareil photo n’était jamais loin. » Elle a du Blaise Cendrars en elle, lui qui écrivait : « Ecrire est une vue de l’esprit. C’est un travail ingrat qui mène à la solitude. »

Et comme l’écrivain voyageur revint vivre à Paris, et comme il semble que même les allers simples aient toujours des retours, Sandra regagne la Touraine vers l’âge de 30 ans : « Depuis, la photographie est mon métier à temps plein. Je voyage beaucoup moins, je me refais des plongées juste de temps en temps. Je me sédentarise… Les gens, habitués à mes photos, me demandent souvent : où est-ce que tu repars ? »

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Je me demande alors si l’habit tourangeau n’est pas un peu étroit pour elle… Mais ses créations comme ses travaux de commande sont aujourd’hui nourris de ses expériences lointaines : « La série Pigmentations est un travail de commande, un cadeau de Saint-Valentin que deux hommes se sont offert. Je leur demande de s’exprimer sur leur amour, sur leur complicité, et j’ai beaucoup tourné autour d’eux. Je leur disais : pensez à l’aspect charnel, presque animal… Ce que j’ai vu à l’étranger m’inspire beaucoup dans mon travail aujourd’hui, toutes ces matières, ici ce sont les pigments… Je retourne à la matière… Au travail épuré sur la matière… »

L’idée est là, au départ, mais ne parlez pas de mise en scène à Sandra, même ici et là, il lui faut retrouver le souffle des horizons qu’elle traversait : « Comme en voyage, j’ai besoin de fortuit, d’attraper quelque chose… C’est pour ça que ce n’est pas de la mise en scène, j’aime recevoir… C’est le sujet qui fait l’image, l’inattendu… Rien n’est figé, c’est une création commune. »

Je regarde autour de moi, tout cet ordre et cette lumière qui baignent le salon, et j’entends la voix de Sandra : « J’aime utiliser la pose lente, la nuit, pour travailler sur la temporalité, montrer le vent, de l’eau qui coule, quand ça fume, quand ça tourne… » J’essaie encore de reconstituer le puzzle, de trouver le point d’équilibre.

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Même ses autoportraits flous évoquent une dualité, un double et trouble je, qui se fait un, unique, dans la photo centrale : « Il pleuvait ce jour-là au Québec, et j’étais en studio, et j’ai fait des autoportraits. Mais je n’aime pas les studios, c’est un lieu qui tue la spontanéité. J’aime la liberté et je n’ai pas envie de m’enfermer dans quoi que ce soit. »

Sandra Daveau. L’ordre et la rigueur d’un côté, et de l’autre le jaillissement, l’effervescence, le mouvement, la passion… Le flou ? De la pudeur sans doute. Et tout ce bouillon improbable est à l’origine d’une œuvre forte et tendre. Aujourd’hui, elle est voyageuse sans bagages. Dans une quête permanente. Celle de la matière, celle de la couleur, celle du mouvement. Tout ce qui, me semble-t-il, masque ou révèle les hommes.

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Sandra Daveau

Pour découvrir l’œuvre de Sandra Daveau :
www.sandradaveau.com

Le magnifique reportage de Mathilde Arnold pour Culturz :

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3 / 3 Commentaires

  1. Quel beau portrait, empreint à la fois, de mystère et d’évidence.
    L’histoire des taches de café, du voile… les morts sont vivants.

  2. OUAAAH ! je n’avais pas vu cette séance de pigmentation….de magnifiques photos, de vrais coups de coeur pour certaines photos de Franck et Alexis !
    Belle séance portée par cette poudre de couleur que l’Inde s’est si bien mettre à l’honneur.
    Un beau moment sur mon écran, en cette journée du 22 août à regarder ton travail Sandra….merci…et clin d’oeil aux modèles, qui je pense on eu un peu de mal à enlever les traces de couleur de cette époustouflante séquence qu’ils ont vécu :-) !

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