CE JOUR-LA > XVème SIECLE
Le fol amour

1452. Jean Fouquet, peintre de Tours, livre sa grande œuvre : La Vierge et l’Enfant entourée d’Anges. Comme la dernière page d’un livre qui se referme sur 21 années de guerres et d’amours, durant lesquelles deux femmes, à elles seules, changent le visage de la France. L’une incarne la chasteté et la victoire guerrière, l’autre la sensualité et l’amour monstre. L’une est brûlée vive, l’autre empoisonnée.

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1429. Jeanne d’Arc, la Pucelle portant habits et coiffures d’hommes, rencontre le dauphin Charles à Chinon, puis s’en va en guerre contre les Anglais. Elle sera à l’initiative d’une lente reconquête du territoire dont le futur Charles VII recevra tous les lauriers. Agnès Sorel a 7 ans.

Agnès est peut-être née à Fromenteau en Touraine. Fille d’un mercenaire du roi, c’est en qualité de demoiselle d’honneur qu’elle fait son entrée à la Cour à l’âge de 20 ans. Nul ne se doute qu’une révolution sensuelle est dès lors en marche.

Charles VII accumule les victoires sur les Anglais. C’est pourtant un homme pataud de 40 ans, introverti, mélancolique. Marié à Marie d’Anjou, dont on disait, en parlant de son physique, que « même un Anglais aurait peur d’elle », il accumule les aventures faciles.

Lors d’une réception en grandes pompes, le regard de Charles croise celui d’Agnès. On dira d’elle qu’ « entre les plus belles, c’était la plus belle et la plus jeune du monde. » Elle a la taille fine, la peau d’une blancheur angélique, «  un teint de lis et de roses », des yeux en amande…

C’est le coup de foudre. Pendant sept années, ils ne se quitteront plus. Charles devient un roi gai, il se métamorphose, lui qui ne dansait jamais, danse, lui qui parlait peu, blague et rit à s’en étouffer. Le roi est fou d’amour et de vie. Le roi bienséant devient le roi débauché pour les culs bénits.

Charles_VIILe roi ne refusera rien à celle qui devient la première favorite de l’Histoire de France. La première à apparaître en tant que telle au grand jour et à reléguer la reine au second rang. Agnès en profite pour offrir à la cour sa révolution, au grand dam du clergé.

Elle est celle qui invente les robes aux décolletés vertigineux : les épaules se dénudent et les seins sont largement découverts. Ce qui pousse les archevêques à se cacher les yeux quand ils la croisent.

A ce monde de brutes, elle veut opposer la grâce et la beauté : épilation des sourcils et des cheveux pour dégager le front, zone érotique par excellence au Moyen-Age, parfum de Hongrie, crèmes antirides, masques au miel, bains de lait d’ânesse, fard qui donne à sa peau une blancheur lumineuse, rehaussé de craie si la blancheur n’est pas encore divine, et rouge à lèvres à base de coquelicots… Outrepassant ainsi un interdit clérical. Et toutes les femmes de la Cour l’imitent bientôt.

A une époque où l’hygiène est loin, très loin d’être une priorité, elle se rend aux bains publics, aux étuves précisément. Est-ce par souci d’hygiène que toute la Cour en fait de même ? Ou parce que hommes et femmes s’y mélangeaient dans tous les sens du terme ? Grégoire de Tours rapporte que bien des religieuses ont du quitter les couvents car on se comportait dans les étuves « avec bien peu de modestie ».

Si elle choque certains, Agnès illumine la Cour, métamorphose un roi hier aigri et dynamite des mœurs engourdies.

Agnès n’en est pas moins une femme très pieuse. Elle soutient très généreusement les actions de l’Eglise envers les pauvres. Et en ce temps-là, l’Eglise ferme les yeux sur les affaires extra-conjugales des rois tant que l’institution du mariage n’est pas en péril. Les mariages de cocus, oui, le divorce, sacrilège !

Elle est encore la première femme d’Occident à porter un diamant taillé, présent inestimable d’un roi en amour. Autre présent, le Domaine de Loches qui sera témoin des batifolages du couple d’amoureux transits.  Ils ne se cachent pas. Le fol amour au grand jour.

En retour, Agnès lui donne trois bâtardes qu’il reconnaît officiellement, une première encore. L’une d’elles, Charlotte, sera assassinée par un mari jaloux, l’ayant retrouvée dans les bras d’un amant dans la couche conjugale.

Mais ce n’est pas du clergé que vient le danger, mais du dauphin Louis XI qui ne supporte plus de voir cette femme prendre la place de sa mère. Il tentera même de la trancher de son épée et Agnès ne sauvera sa vie qu’en courant se protéger dans le lit royal.

agnes-sorel-2Agnès n’est ni une provocatrice, ni une extravagante, ni une ambitieuse. Douce et intelligente. Charles l’écoute. Certes, elle a une influence politique, au moins indirecte, en plaçant ses plus proches dans l’entourage direct du roi. Mais n’y voyons pas là de sombres manipulations, plutôt la volonté de protéger son homme. Un roi en permanence effrayé par le complot et qui trouve enfin dans les proches d’Agnès des hommes de confiance.

Quand elle n’est pas aimée, par une bonne partie du peuple ou par le clan du dauphin, « la putain du roi » génère malgré tout une certaine fascination. D’autant plus que Charles VII est devenu à son contact un roi qui réforme son pays. Un homme engagé.

Souvent, ils vivent leur amours dans des domaines peu connus, Charles depuis toujours cherche à fuir la foule et les grands palais parisiens, dont il a horreur. En 1445, le couple loue le domaine de Razilly près de Chinon pendant huit mois, pour vivre sereinement et follement sa passion.

Mais Agnès ne supporte pas les absences de Charles lorsqu’il part à la guerre. En 1450, elle décide de le rejoindre, enceinte de 6 mois et en plein hiver, à Jumièges ou le roi guerroie. Elle tombe alors subitement malade, assurément empoisonnée. Pendant son agonie rapide, elle condamne la porte de sa chambre pour cacher sa déchéance physique. Charles VII ne peut que constater, effondré, le départ de sa belle le 9 février, à l’âge de 28 ans.

Le cœur de la « Dame de Beauté » repose à Jumièges et son corps à Loches à la Collégiale Saint-Ours. On dit de Charles VII qu’il fréquenta encore moult maîtresses mais ne connut plus jamais l’amour.

Quant à Jean Fouquet, il ose représenter la Vierge sous les traits de la « putain du roi ». Certes, le regard baissé et pieux de la Vierge respecte les codes religieux. Pour le reste, on y voit le sein d’Agnès et son cou dénudé dégager un érotisme fascinant. Les anges sont rouges de désir ou de confusion. Le ventre en avant semble attendre que le désir soit comblé. Les mains se posent là délicatement et tirent un drap comme pour cacher son sexe. Agnès est lumineuse. Douce et voluptueuse, désirable et désireuse, pudique et passionnée, Agnès est une femme amoureuse. Agnès est une femme libre.

Donatien Leroy, Battements de Loire

 

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