INFLUENCES > PEINTURES
Sous une pluie de peinture
Maho XO

C’est un petit atelier dans un petit appartement. Ne me demandez pas dans quel immeuble, il ressemble à tant d’autres. Dans une petite rue, mais ne me demandez pas laquelle, je ne me souviens plus, une rue qui ressemble à tant d’autres. Dans une petite ville de province, Tours, je me souviens. Tout laisse donc à croire qu’il se trouve des mondes parallèles dans ce qu’il y a de plus commun au monde.

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Je monte alors les escaliers et m’apprête à frapper à la porte de l’atelier de Maho XO. Je me souviens que je l’avais contacté pour qu’il me donne quelques explications sur sa fresque, posée là sur je ne sais plus quel mur de je ne sais plus quel bled autour de Tours. Elle montrait quelques centaines de visages alignés, les yeux ouverts ou alors fermés, en train de sourire ou de fermer leur gueule. A les voir ces visages, on ne pouvait pas trancher.

Le type m’ouvre sa porte. Lui, il a bien les yeux ouverts, et même il sourit. Le temps de me faire offrir une bière – il sait accueillir – et de rouler un clope, je lui dis – histoire de le mettre à l’aise – que je n’ai pas l’habitude de poser des questions et que je l’invite tout simplement à me parler de lui.

maho-xo-03Maho prend une bonne respiration. Je regarde autour de moi, là un corbeau, là un squelette, là une Vierge, là et partout, certaines choses que j’aime, d’autres que je ne comprends pas. On sent le type en perpétuelle recherche et qui pond, fréquemment, de sacrées fulgurances.

« Quand j’étais môme, j’étais attiré par le dessin, les Tintin et les Gaston Lagaffe. Mais un jour, je suis tombé sur Gotlib et ses Rubrique-à-Brac qui m’ont fait voir le dessin autrement. J’ai dessiné toute mon enfance mais j’ai laissé tomber à 18 ans. »

A croire que Maho se prend alors une année sabbatique, mais il s’en prend pour quinze ans. Quinze ans en intérim, le vrai, où tu bosses en te levant le matin sans trop savoir ce qui t’attend le jour-même. Que dire du lendemain…. Il respire un peu dans un groupe de reggae certains soirs, tâte même de l’électro. Mais le crayon est rangé au fond d’un tiroir du bureau.

On attend la sortie de route, elle a lieu. Maho se casse bien la gueule, accident de travail, et les accidents, c’est bien connu et c’est presque fait pour ça, ça vous ramène à l’enfance. Maho y revient, ça ne coupe pas, et le tiroir du bureau s’ouvre déjà.

« En 2012, j’ai un accident de travail, j’ai le dos bloqué et ça dure deux ans. Alban, un pote, un soir, je lui raconte ma vie et il me demande alors de dessiner. Ça a été laborieux, ce n’est pas comme le vélo, ça ne revient pas comme ça. Mais ça a été un déclic. Et dès ce moment, c’est devenu une thérapie qui m’empêche de penser à ma douleur. »

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Maho reprend le crayon. « Quand on est dans le système, le boulot, on porte des œillères, le besoin de dessiner était enfoui, comme si je portais le monde sur le dos. Et le jour où le dos casse, tout se réveille. »

Tout se révèle. Et depuis un an, Maho ne tourne plus qu’à ça. « A plein régime, c’est vrai et c’est vraiment devenu un travail, et le travail devient de la recherche. C’est devenu une drogue et le temps pour moi n’a plus d’importance. »

Maho se défend alors d’être un graffeur qui suit, selon ses dires, des codes bien établis, encore moins un muraliste, qui supposerait un engagement politique. Alors quoi, Maho ? « Je suis plutôt un pariétal, les parois, ce qu’on retrouve dans les grottes, l’origine, je recherche ça, ça permet de travailler plus librement, travailler à la bombe, travailler l’affiche, le collage… Je veux tout faire, de la sculpture, de la gravure, du pochoir… Tout. »

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Être libre. Un type qui a la dalle. J’écoute Maho sans l’interrompre, mais je me dis quand même que cette fresque murale pour laquelle j’étais venu pouvait difficilement occulter tout message politique.

Mais il s’en fout assurément. « Depuis le mois de septembre, je bosse de 9h à 19h, je me suis même fixé des règles. Pour le moment, c’est difficile d’en vivre, mais j’ai fait ce choix. L’argent ne pose pas de problème quand on fait ce qu’on aime. On arrive toujours à trouver des solutions. Je suis heureux et c’est ce qui compte. Tout ça, c’est de la recherche, la recherche du trait parfait, trouver le point G. Je veux toujours aller au-delà de ce que je peux. »

A l’heure où j’écris ces lignes, je lis La Métamorphose de Kafka, et j’imagine Maho, non pas en cancrelat, mais coincé tout de même dans une petite pièce, résolu non pas à vivre pour vivre, mais à trouver l’absolu.

maho-xo-20Mais ce jour-là, je n’en démordais pas, et je demandais à Maho de revenir sur cette fresque murale, convaincu qu’elle était absolument politique. Il a souri. « Quand je m’ennuie ici, je sors faire un mur. Je prends mon carnet où j’ai déjà préparé des dessins et c’est l’humeur du jour qui va me guider. Cette fresque, elle représente le peuple, c’est un hommage, on est tous pareils et on est tous différents. Ça peut paraître angoissant, cette masse, mais ça peut être beau aussi cette… cette accumulation. Cette masse peut être joyeuse et positive. J’adore être seul et au milieu de ma grotte et j’adore aussi être au milieu de la foule. On est personne au milieu de la foule, on est tous pareils, on est tous ensemble. »

Et merde…. Toujours pas…. Maho évoque quand même l’exode, l’actualité des migrants, mais se défend encore de faire de la politique. « Je pose un regard. Mes inspirations, je les rêve. Je commence à penser avant de dormir, et puis au réveil je me souviens. Et plus je bosse, plus je crois voir ce qui n’existe pas. »

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Un brin mystique, le type, alors je le branche sur la Madone qui trône dans l’atelier, et qui semble autant le protéger que le surveiller. « L’art religieux, c’est un peu comme des panneaux de signalisation qui nous disent : Aimez-vous ! Ne faîtes pas ça ! Je ne suis pas croyant, mais j’y vois une beauté et une sagesse. Quand je vois Jésus les bras ouverts, c’est un être humain qui accueille tous les autres êtres humains. »

maho-xo-30Ainsi, je me serais définitivement planté. Maho ne fait pas dans la politique, mais dans la signalétique divine. Je le regarde encore. Quelque peu suspicieux. Maho s’en fout et Maho regarde sa madone et lui sourit. « J’aime aussi quand ça ne veut pas dire grand-chose. Il faut juste que ça soit beau. »

J’étais donc venu voir Maho pensant rencontrer un animal engagé, voire enragé, mais j’allais repartir avec l’image d’un gamin devenu grand, ou d’un grand redevenu enfant, qui cherche simplement à traverser le monde sans le bousculer. Mais le traverser vraiment.

J’avoue, ce jour-là, je me suis pris d’une sacrée affection pour ce type. Et si vous le croisez, un jour, dans une rue de Tours, une bombe à la main, en train de trouer les murs, allez le déranger et lui serrer la pogne et dites-lui de le faire. Ce rêve fou qu’il porte. «  Quand je vois des bâtiments, je vois des peintures partout. Mais si j’étais riche, j’achèterais un Canadair, et je repeindrais une ville entière. »

Et promis, Maho, et c’est sûr, nous nous foutrons tous à poil sous ta pluie de peinture.

 

01Un texte de Donatien Leroy
Photographies :
Respectivement,
01 – Maho XO
02 – Maho XO
03 – Donatien Leroy
04 – Donatien Leroy
05 – Maho XO
06 – Donatien Leroy
07 – Maho XO
08 – Claude Dorotte

Les travaux de Maho sur :
http://maho-xo.tumblr.com/
https://www.facebook.com/mahoxoartist

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