INFLUENCES > PEINTURES
Par-delà les nuages
Dominique Spiessert Peintures et Dessins

dominique-spiessert00

C’est par l’une de ces petites rues perpendiculaires à la Place des Halles – qui ne mènent nulle part, à moins que vous n’ayez tenté, de ce côté-là, ce jour-là, d’y avoir rangé votre bagnole et qu’il s’agissait d’un jour de chance – que l’on accède à l’antre de Dominique Spiessert – non sans vous être une première fois trompé, en ayant poussé la porte d’un endroit où un type tapote sur son piano quelques mélodies, lève la tête et vous répond poliment que Monsieur Spiessert loge de ce côté, juste derrière la grille.

Il faut encore pousser cette grille et se retrouver là au milieu d’une cour fermée, regarder à gauche et à droite, se décider à appeler pour voir apparaître derrière la vitre d’un cabinet d’architecture un homme qui vous lance un aimable salut.

Le galant homme vous ouvre la porte, il vous tend une main que vous serrez en retour, il vous regarde furtivement et vous lance : « Je ne crois pas t’avoir déjà croisé. »

dominique-spiessert-01Bienvenue dans un autre monde

Il ne me faut que quelques secondes pour habiller Dominique Spiessert d’une toge, de voir en lui une sorte de Platon des temps modernes, debout, là, au milieu de sa caverne, la lumière extérieure venant frapper son corps pour projeter au mur
des formes
improbables

il avance vers moi un cendrier
je bredouille quelques mots pour l’inviter à me raconter un peu de sa route
il sourit

ça risque d’être un peu long

je n’insiste pas
comprenant déjà qu’il s’agit là
au fond de cette grotte
de la rencontre de deux ours
l’un n’aimant pas poser de questions
l’autre n’ayant pas la moindre intention de se forcer à y répondre

dominique-spiessert-05noir blanc rouge jaune
des ronds aux murs comme au sol
je pense aux peintures aborigènes

oui j’aime cet art
tout comme ce qu’on appelait l’art nègre
mon travail est relié à quelque chose de primal
il n’y a pas de temporalité
pas de référence directe à notre époque
mais à ce qu’il y a au début
la nature et l’homme

les mots sortent de sa bouche
comme un tortillard remontant la montagne
s’arrêtant parfois au milieu d’un virage
reprenant sa lente course entre deux volutes

j’ai sans doute des influences
mais je les ai oubliées
Miró
Alechinsky
j’aime beaucoup de choses
il n’y a pas forcément d’influences directes
les peintres sont en nous
et sans doute parfois ça ressort

dominique-spiessert-03il pose là une phrase
pour la reprendre plus tard
pour l’abandonner parfois
aucune parole n’est bousculée
aucun mot forcé

je veux de la poésie
de la joie dans mon travail
mêlées à de l’angoisse
bien sûr
elle est forcément là

je ne vois là aucune feuille blanche
les murs et le sol sont recouverts
débordent
aucune place n’est laissée au vide

j’ai toujours besoin de
il manque toujours quelque chose
tu vois ce dessin-là
il pourrait être satisfaisant
ça pourrait m’aller
mais non
il n’a pas assez de charge

dominique-spiessert-18je l’invite alors à prendre une feuille blanche
histoire de rouler un mégot
de l’allumer
je ne vois pas d’où elle sort

on peut comparer la page blanche à un nuage
ou même à soi
on regarde les nuages et on voit des éléphants
je veux m’amuser avec ce que je fais
raconter toujours plus d’histoires

il regarde autour de lui

un peu comme des tatouages

il se saisit d’un pinceau

je fais surtout de l’encre de Chine
je peins un fond
et je fais du trait dessus

la main s’approche du papier
encore hésitante

je ne sais pas trop par où commencer

tu vois
c’est ce qui est par terre
qui influence ce que je vais faire maintenant

c’est comme une suite

le pinceau se pose
glisse
se relève
glisse encore

dominique-spiessert-17

ça part forcément de figures
de têtes
d’animaux
de feuilles

le corps penché
la plume légère
il fredonne le morceau des Stones qui passe alors à la radio

il y a sans doute quelque chose au démarrage
comme quelqu’un qui fait de la musique

une drôle de bestiole apparaît sur le papier

ça s’apparente à de la calligraphie
c’est pas figé

il y a pas mal d’accidents

il pose deux points en bas à droite

mais je crois que c’est un jeu
oui je crois
non je ne crois pas
j’en suis sûr

il se relève
pose le pinceau

tu vois
quand j’en suis là
j’arrête
il faut que ça sèche de toute façon
je reviens après
ce sera alors un autre plaisir
plus lent

dominique-spiessert-14il pose son dessin au sol

quand j’étais gamin
je dessinais des batailles
j’aimais bien redessiner les personnages de Tintin
à 8 ou 9 ans les personnages de Jérôme Bosch aussi

pourquoi

je ne sais pas

un hasard
une attirance

le voyageur tourne à l’instinct
sans boussole
sans valise
prompt à se perdre
sans explication
sans justification

je sais que j’ai aimé Dalí
mais après il m’est sorti par les trous de nez
trop avide de dollars
je préfère Magritte

une cigarette écrasée
une autre s’allume

j’ai monté ma première expo dans les années 70
c’était l’époque de la figuration narrative
les Fromanger
les Monory
tous ces gens
je les aimais beaucoup

et maintenant je suis dans une espèce de figuration libre
moins imagière
tu vois d’un côté tu as Magritte
c’est de l’image bien faite bien réaliste
et de l’autre
une façon de peindre plus rapide et plus folle

c’est la folie qui s’exprime alors

non c’est la vie
le plaisir immédiat
un plaisir enfantin d’aller très vite
les gamins font toc et c’est fait

dans un claquement de doigts

il regarde ce dessin
qui prend le temps de sécher
je ne crois pas pour autant qu’il l’interroge
j’ai le sentiment qu’il veille sur lui

après je le reprends
c’est le second acte
j’essaie de découvrir des choses qui sont là
en lui
devant moi

mais c’est dur d’en parler
il y a plein de choses qui m’échappent

dominique-spiessert-15je lui demande s’il retouche parfois de vieux dessins
s’il revient sur eux
à eux
s’il est même possible d’achever une œuvre

ces deux-là
tu vois
je considère que c’est fini
ils sont équilibrés comme ça

je me souviens d’une anecdote
je peignais alors sur du kraft
et je bossais sur plusieurs choses à la fois
j’avais des choses finies
d’autres non
une personne est passée
elle voulait absolument acheter une peinture
je lui disais qu’elle n’était pas finie
mais elle insistait
mais non
mais si
mais non
mais si

alors je l’ai laissée partir avec

dominique-spiessert-13il m’invite à regarder quelques pièces posées au sol
dessins circulaires
je n’ose lui demander s’il compte se lancer dans les assiettes

là je fais des ronds
j’adore les ronds
peut-être parce que j’ai été élevé dans le cirque
il y a forcément un rapport avec la piste
et il se passe des numéros à l’intérieur
la piste
le mandala
c’est un mélange

chez certains
leurs influences se voient trop
c’est bien quand les influences se mélangent
et donnent autre chose

le rond c’est fascinant
les planètes
l’univers
les grains de beauté
tellement de choses rondes sont merveilleuses

c’est vrai qu’il faut s’accrocher un moment
pour trouver un angle qui se cacherait là
au milieu des grouillants dessins

là tout de même une étoile
là la pointe d’une feuille
là encore le coin des lèvres

il y a tellement de formes dans la nature
c’est toujours une découverte
l’être humain le végétal le minéral
avec ces trois éléments
il se passe plus de trucs
des histoires
plein d’histoires
des histoires incohérentes
un peu comme l’enchaînement de notes de musique

j’écoute de la musique
je ressens alors des choses
mais je ne cherche pas à les expliquer
ça deviendrait psychanalytique
il faut rester simple

quand je dessine
je me raconte une histoire
et ensuite je la propose
les gens partent dedans ou pas

-signature-spiessertje me dis alors qu’il faudrait équiper
les chambres des enfants qui n’ont plus de parents
pour leur raconter des histoires le soir
avec des veilleuses tournantes
made in Spiessert

les musiciens sont dans l’action
et dans le plaisir
celui qui va écouter est dans le plaisir
pas le même
il y a donner
il y a recevoir

de l’émotion

non
c’est du plaisir
l’émotion vient quand les gens me parlent de mon travail
quand ils ont pris de ce plaisir

je les rencontre
en sortant de ce monde statique
presque autiste
il y a là un côté intime
c’est mon petit monde
mais il faut le montrer

on ne peut que se demander ce qui motive
un homme
à se lever chaque jour
et chaque jour dessiner

je ne fais que ça
si je pars une semaine j’emmène du papier
autrement j’aurais tendance à m’ennuyer
il faut que je fasse au moins un dessin par jour
le moteur
je ne sais pas
mais si je ne dessine pas
ça ne va pas
c’est une drogue
une bonne drogue

je m’éclipse quelques minutes pour quelque affaire pressante
au retour il a repris le dessin qu’il a commencé sous mes yeux

dominique-spiessert-08le rouge est apparu

il était sec

il s’excuserait presque

je fais pas mal de mural aussi
c’est autre chose
de s’exprimer dans des lieux qui ne sont pas forcément reliés à la culture
ce n’est pas du tout la même chose qu’une expo
pas le même public

un de mes premiers murs
c’était dans le Petit Chicago de La Rochelle
trois murs de 15 par 12 avec les jeunes du quartier
on les avait fait bosser
c’était bien ça

tous ces murs
dans les hôpitaux
les collèges
il faut tenir compte du cadre

parfois il faut dessiner des choses douces
sans angoisse

je regarde les murs
j’ai du mal à voir cette angoisse

il y a quand même des formes monstrueuses

et là

il réfléchit

oui
après tout
il n’y en a peut-être pas

il sourit

dominique-spiessert-12mon regard est obnubilé
par un masque de mouton posé au mur

quelqu’un est passé là
je lui ai piqué

j’aime bien le masque
la commedia dell’arte
le théâtre Nô
les masques d’Alaska
des masques avec dedans des plumes
des bêtes
le masque dans le masque
il se passe quelque chose dans le masque

le masque
c’est peut-être sa présence récurrente
qui m’empêche de lire l’angoisse dans ces dessins

ils partent dans tous les sens
ce sont peut-être des autoportraits
de toute façon
ce sont des autoportraits
de toute façon
si ça vient de moi
même si ça ne figure pas ma tête

une espèce de logorrhée mentale
c’est comme ça
je ne suis pas très bavard
mais je dessine

il me montre un dessin posé au sol

il ne me plaît pas
il ne part pas assez
il faut que ça parte dans tous les sens

il y a l’idée de se perdre
oui
l’idée de se perdre

dominique-spiessert-07on regarde un dessin à dix mètres
on ne voit pas ce qu’il y a dedans
et plus tu te rapproches
plus tu peux te perdre dedans

ça grouille de personnages
d’animaux

la solitude habitée

je ne pourrais pas être que seul
mais j’aime la solitude

il est sans doute temps de s’en aller alors

mais on n’a pas vraiment envie de remonter à la surface

les choses et les autres
ne sont guère jolies
quand elles sont exposées en pleine lumière

Je remercie Dominique Spiessert pour son accueil et quitte la caverne pour regagner la rue, le ciel est si lourd qu’on ne distingue pas les formes des nuages, je jouerai peut-être aux ombres chinoises ce soir, à la lueur d’une bougie. Pour l’heure, je me demande vraiment ce que j’ai fait de ma bagnole.

 

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

Dominique Spiessert sur la toile
Art mural http://spiessertartmural.blogspot.fr/
Photographies http://spi2dophot.tumblr.com/
Boules http://spiessertboules.tumblr.com/
Blog http://spiessertblog.blogspot.fr/
Choses et autres http://spiessertdo.tumblr.com/
Facebook https://www.facebook.com/dominique.spiessert

Le titre Par-Delà les Nuages est emprunté au film de Michelangelo Antonioni et Wim Wenders

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Un commentaire

  1. Quel monde que ce mélange ! Miro, les mandalas, j’ai même cru apercevoir Ganesh…

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