FRONTIÈRE > SUR LA ROUTE
Un Américain en Touraine
Un texte de Henry James

Automne 1882. Le monumental écrivain américain Henry James a 34 ans. Maîtrisant le Gaulois depuis l’enfance, il entame un tour de France. Fasciné par Balzac, il démarre par la Touraine. Il est alors accompagné d’une vieille dame, Fanny Kemble, ancienne comédienne et plus connue pour avoir rédigé un livre anti-esclavagiste, sa fille Sarah, et son fils, Owen Wister, qui sera plus tard le réalisateur du premier western américain. Si les conditions du voyage sont parfois rudes, James n’en garde pas moins son humour, parfois corrosif.

james-3

« Nous autres, bons Américains – je dis cela sans la moindre présomption -, n’avons que trop tendance à identifier la France à Paris. Nous passons de même pour avoir trop tendance à faire de Paris la Nouvelle Jérusalem. Rien de tout cela n’est vrai, et c’est une chance pour tous ceux qui s’intéressent à la Gaule contemporaine, mais ne sont pas pour autant pleinement satisfaits par ce microcosme de la civilisation qui s’étend entre l’Arc de Triomphe et le théâtre du Gymnase. Ce n’est pas la première fois que l’on suggère à l’auteur de ces pages légères que le « doux pays de France » contient bien des richesses que l’on ne soupçonne pas si l’on se contente de se promener entre ces deux ornements de la capitale ; mais cette vérité s’était révélée à lui seulement par aperçus fugitifs, et il se sentait l’envie d’aller la regarder en face. A cette fin, par une après-midi pluvieuse de la mi-septembre, il prit la route de la charmante petite ville de Tours, d’où il lui semblait possible de faire toutes sortes d’excursions fructueuses. […]

 

«  La Normandie est la Normandie, la Bourgogne est la Bourgogne, la Provence est la Provence, mais la Touraine est essentiellement la France. »

J’ai honte de commencer en disant que la Touraine est le jardin de la France : il y a longtemps que cette idée a perdu sa sève. La ville de Tours n’en (est) pas moins […] la capitale de sa souriante province où l’abondance vient sans peine, où l’on vit bien et où l’on entretient des opinions bonhommes, pas dérangeantes, optimistes et passablement indolentes. Balzac dit, dans Le Curé de Tours, qu’un vrai Tourangeau est incapable de se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir, et il n’est pas difficile de comprendre la source de cet aimable cynisme. Il doit avoir la conviction non formulée qu’il ne peut, dans presque tous les cas, que perdre au change. La fortune s’est montrée bienveillante pour lui : il vit sous un climat tempéré, raisonnable, affable ; sur les rives d’un fleuve qui, certes, inonde parfois les terres environnantes, mais dont il semble si facile de réparer les ravages qu’ils peuvent être simplement considérés, dans une région où l’on est assuré de tant de bienfaits, comme une occasion bénéfique de s’arrêter un moment. Tout autour de lui, ce ne sont que grandes et anciennes traditions religieuses, sociales, architecturales, culinaires, et il est en droit d’avoir la satisfaction de se sentir français jusqu’à la moelle. La Normandie est la Normandie, la Bourgogne est la Bourgogne, la Provence est la Provence, mais la Touraine est essentiellement la France. […]

 

«  Il n’y a pas meilleure compagnie qu’un grand fleuve, quand on suit une grande route. »

La Touraine est le pays de vieux châteaux, un musée de spécimens architecturaux et de vastes propriétés familiales. Les paysans y jouissent moins du luxe d’être propriétaires que dans presque toutes les autres régions de France, mais ils le sont assez pour avoir largement ce regard de conservateurs matois que l’étranger observe si souvent, sur la petite place du marché où se traitent les affaires de la ville, dans le masque bruni et ridé surmontant la blouse paysanne. […]

 

james-2

La Loire donne un « style » grandiose à un paysage n’ayant comme on dit, aucun trait saillant : elle emporte le regard vers des horizons lointains beaucoup plus poétiques que les verts horizons tourangeaux. C’est un fleuve très capricieux, que l’on voit parfois s’assécher et exhiber le spectacle cru de son lit : défaut majeur, assurément, pour un fleuve censé donner de l’allure aux lieux qu’il arrose. Mais je parle de la Loire telle que je l’ai vue la dernière fois : pleine, tranquille et forte, coulant lentement, en amples courbes et réfléchissant la moitié de la lumière du ciel. Il ne saurait rien exister de plus beau. […] Il n’y a pas meilleure compagnie qu’un grand fleuve, quand on suit une grande route : il donne de l’intérêt au voyage et le raccourcit. […]

 

« Mais le regret, comme la mémoire, a ses images »

Nous ne sommes jamais allés à Chinon : tel était notre destin. Nous en fîmes douze fois le projet : tantôt c’était le temps qui s’y opposait, tantôt les horaires des trains qui ne convenaient pas ; tantôt c’était l’un de nous qui était épuisé par les aventures de la veille. Nous ajournâmes si souvent cette excursion que nous finîmes par tout faire passer avant. En outre, nous devions aller à Chenonceaux, à Azay-Le-Rideau, à Langeais, à Loches. Je n’ai donc pas de souvenir de Chinon : je n’en ai que le regret. Mais le regret, comme la mémoire, a ses images ; surtout quand, comme elle, il est soutenu par la photographie. Vu de cette façon, le château de Chinon me fait l’effet d’une énorme ruine, d’une forteresse médiévale dont la taille atteint presque celle d’une ville. Il couvre une colline qui domine la Vienne : imprenable de son temps, il est indestructible du nôtre. (Je risque cette formule en toute connaissance de la vérité prosaïque. A l’époque où Chinon avait une valeur, il fut pris et repris, mais à présent, il part par petits bouts. Il semble bien, malgré tout, que ces petits morceaux ne pèsent pas beaucoup par rapport à ce monument de maçonnerie.) […]

 

« En France, l’armée ce sont les femmes. Elles sont redoutables. »

Pour revenir à Tours (ndlr : en provenance de Langeais), nous avions compté, mes compagnons et moi-même, sur un train qui n’existait que dans l’Indicateur des Chemins de Fer, chose qui n’est pas rare en France ; et plutôt que d’en attendre un autre, nous retînmes une voiture pour nous ramener. […] Nous louâmes le cabriolet d’une femme énergique qui l’attela de ses propres mains. Les femmes de Touraine et du Blésois semblent dominer le marché des voitures de louage, comme elles en dominent beaucoup d’autres. Il n’y a d’ailleurs en France aucune branche de l’activité humaine où l’on ne risque pas de trouver une femme. De fait, les femmes ne sont pas prêtres, mais les prêtres sont, plus ou moins, femmes. On dira peut-être qu’on ne les trouve pas dans l’armée : quelle importance, l’armée c’est elles. Elles sont redoutables. En France, il faut compter avec les femmes. Le retour en voiture de Langeais à Tours fut long, lent et froid ; nous rencontrâmes la pluie à diverses reprises. Mais la route suit presque tout le temps la Loire de près et traverser au petit trot la campagne qui s’assombrissait, le long des eaux de la rivière, avait un charme que l’on pouvait aimer. […]

 

« Si les trains vous transportent dans un sens à l’heure exacte, c’est à la condition de vous ramener à la mauvaise »

Les trains tourangeaux sont irritants : ils servent aussi peu que possible aux excursions. S’ils vous transportent dans un sens à l’heure exacte, c’est à la condition de vous ramener à la mauvaise ; soit ils vous laissent infiniment trop peu de temps pour examiner le château et les ruines, soit ils vous laissent planté devant pendant des périodes plus longues que ne le justifie votre curiosité. Ils sont vicieux, capricieux, exaspérants. Nous ne pouvions passer qu’une heure ou deux à Loches, et nous ne pouvions envisager de sacrifier à des incidents. L’un des incidents fut, cependant, que la pluie s’arrêta avant que nous soyons arrivés, laissant derrière elle une douce humidité et un ciel frais et sombre qui étaient en parfaite harmonie avec la vieille ville grise. »

Extraits de Voyage en France, par Henry James
Traduit de l’Anglais par Philippe Blanchard
Coll. Pavillons, Ed. Robert Laffont

Photographies de la Loire : Donatien Leroy

Vérifiez également

artheme-leonard-w

FRONTIÈRE > SUR LA ROUTE
Avec le temps, avec le temps tout s’épanouit
Un texte de Arthème Léonard

La voiture filait à vive allure et, avec la fenêtre ouverte, on entendait bien les ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>