FRONTIÈRE > SUR LA ROUTE
Mer Noire
Un texte de Donatien Leroy

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Mer Noire
Je me souviens de ces périples, chaque été, quand mes parents, mes frangins, ma frangine, nous repartions vers notre Normandie natale, à bord d’une Opel surchargée, le père tenait absolument à partir à 6h00 du matin, et la veille, il briquait la voiture et vérifiait le niveau d’huile. 300 bornes, le périple, mais il n’y a pas de distance pour un périple.
Mer Noire
Il y a quelques jours, poste-frontière Serbie-Bulgarie, deux heures d’attente, des voitures françaises, allemandes, autrichiennes, et à bord des têtes de Turcs, familles entières, refaisant leur voyage vers leur Normandie natale, chaque année, quelques 3000 bornes pour retrouver… retrouver quoi ?
Mer Noire
Couverture rouge. Je voyageais déjà, je voyageais aussi, j’ouvrais les Tout L’Univers, et je regardais les images fabuleuses, je lisais de longues heures… Ulysse, Gengis Khan, la Muraille de Chine, les Aztèques, les Indiens d’Amérique…
Mer Noire
Je partais avec un bâton ou une canne à pêche au fond de cette forêt où travaillait mon père, et je me racontais bien des histoires, je tricotais mes aventures, je tentais de monter aux arbres pour voir au-dessus d’eux, je tentais de remonter le courant des ruisseaux, à la recherche d’imprévus.
Mer Noire
Longtemps, je ne suis plus parti, je n’avais pas d’Opel, j’étais trop grand pour les Tout L’Univers, pour toute forêt j’habitais la jungle urbaine, et puis à vrai dire je restais auprès de Pénélope et dans ce foyer si confortable, si sûr et si prévisible.
Mer Noire
Je prends la route quand je peux, quand je m’y oblige, je reprends ma canne à pêche et repars au fond des bois. Je me la rejoue Ulysse. J’ouvre de nouveau les couvertures rouges, au hasard. Sans carte, sans guide, sans GPS, et sans connaissance du Cyrillique qui inonde les panneaux directionnels, je m’approche de la
Mer Noire
Des mots magiques. La Bulgarie se donne aussi peu que mon Côtentin natal. Les routes sont étroites, et les gens d’ici intimidés par les gens d’ailleurs. Je crois qu’ils se demandent pourquoi l’on vient ici, quel intérêt l’on peut trouver à leurs contrées lointaines. Le douanier kosovar ou serbe demande d’ailleurs, suspicieux : « Vous venez de France pour venir visiter ici ? »
Mer Noire
Mais nous cherchons la Mer Noire comme nous cherchons un peu d’or. Celui que nous ne trouvons pas chez nous. Et puis nous aimons franchir les frontières, parce qu’après chaque frontière, rien n’est plus pareil. Comme quand on tourne la page d’un Tout L’Univers.
Mer Noire
Nous aimons ne rien comprendre et nous aimons être perdus. Nous aimons oublier auprès de vous, nous aimons vos différences terribles pour nous interroger. Nous aimons partir et nous n’aimons pas rentrer. Nous aimons vous voler un peu de vous.
Mer Noire
Et puis, nous empruntons le bitume, toujours un peu plus loin, pour rejoindre ces rivages qui nous parlaient tant, gamins. Que nous imaginions comme des territoires fabuleux. Une mer dont les eaux seraient noires.
Mer Noire
Demain, je regarderai ces eaux, comme un gamin. Ne me dîtes rien, d’ici là, je veux encore croire que ces eaux sont vraiment noires. Et si elles sont bleues, je fermerai les yeux. Je redessinerai les eaux d’une encre noire.
Mer Noire
A mes yeux, les eaux de la Mer Noire ne seront jamais bleues. Forcément noires sous des couvertures rouges.

 

Texte et dessin : Donatien Leroy

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