FRONTIÈRE > SUR LA ROUTE
Avec le temps, avec le temps tout s’épanouit
Un texte de Arthème Léonard

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La voiture filait à vive allure et, avec la fenêtre ouverte, on entendait bien les cylindres ronronner sous le capot. Le concessionnaire avait usé d’arguments imparables, bien que très discutables, pour lui vendre cette voiture :

– C’est la version française de la Ford Mustang GT de Steeve McQueen !

Il aurait bien aimé que ce soit vrai, mais son salaire ne permettait à Léo que de rêver au volant de la Ford Taunus Coach blanche. À part ce petit détail, il avait fière allure, fenêtre ouverte, bras sur le rebord de la porte, fonçant vers la mer. Son rêve américain, en Californie sablaise…
En cette fin de journée estivale, le soleil rasant surplombait les dunes cachant l’océan et irradiait tout le paysage de cette couleur orangée qui annonce le crépuscule.
Comme James Dean dans La Fureur de vivre, comme Marlon Brando dans L’Équipée sauvage, comme Steeve McQueen dans Bullit, il voulait contempler des étendues sauvages, l’horizon sur les dunes surplombant l’océan… Imaginez la scène :
la Taunus, le nez tourné vers la mer au sommet de la dune. En dessous, la plage, désertée à cette heure, puis l’Atlantique à perte de vue. Le moteur éteint, la portière conducteur ouverte pour entendre Miles Davis crépiter dans l’auto-radio. Léo, assis sur son capot encore chaud, le dos contre le pare-brise, comme installé dans une chaise longue, guettant le dernier rayon du soleil disparaissant dans l’océan. Et glissée entre ses lèvres, l’ultime cigarette des cow-boys vendéens, la Lucky Strike française… une Gauloise brune sans filtre.
En attendant, la voiture vrombit. Elles ne lui semblaient pas si loin, les dunes. Léo connaît cette route par cœur. Il l’a faite à pied, en vélo, en cyclomoteur et aujourd’hui à bord de sa propre Mustaunus. Les arbres ont maintenant disparu, la forêt de pins se reflète dans les rétroviseurs… C’est peut-être ça qu’on appelle le rayon vert. Les dunes toujours devant lui, comme un rempart avant l’infini maritime, le paysage se compose d’une grande étendue de sable d’où émergent quelques touffes d’immortelles. L’iode envahit l’air. Léo s’en remplit les poumons et se laisse aller à de douces rêveries.
Un souvenir. Un rêve peut-être ? Une sortie au cinéma avec son père…
« Aujourd’hui, l’entrée me rappelle plus celle d’un boxon que d’un cinéma. Façade étroite, mauve, avec un serpentin lumineux en entête au-dessus des nôtres. Entrée en couloir mauve ou marron. À gauche, deux affiches pour deux films au choix : Quo Vadis et Le Voleur de bicyclette. À droite dans une alcôve, une machine qui distribue des glaces. On met une pièce et cela autorise d’ouvrir une trappe donnant sur un minifrigo où trône le déjà célèbre Miko au chocolat. À côté, les toilettes. Passé la caisse : « Bonjour madame, j’ai huit ans ! », arrivée dans un hall qui tient plus d’une usine désaffectée que d’un hall de cinéma. Des affiches et des photos au mur, une odeur de papier moisi, forte. Un toit en tôle, des fissures au mur. Comme nous, beaucoup de monde vient voir Le Voleur de bicyclette. Le visage au niveau des fesses des quidams, je serre la main de mon père très fort. Il faut attendre… Je ne sais pas trop quoi, mais j’attends, pensant au moyen d’obtenir le Miko au chocolat en sortant du cinéma. Un murmure, les gens avancent… nous aussi. La salle est minuscule. Noir, murmure, bruit de machine, son, lumière, le film commence. Le cinéma commence. En sortant, j’ai oublié de demander mon Miko au chocolat. Ce jour-là, je n’ai pas eu envie de devenir acteur. J’ai cassé ma tirelire pour offrir un vélo à mon père. »
Un bruit violent le sort de ses pensées. La mélodie du 4 cylindres a fait place à un vacarme assourdissant. Des cliquetis dans tous les sens et une épaisse fumée blanche s’échappe du capot avant de la Ford. Léo enfonce la pédale de frein et s’arrête sur le bas-côté. La tête contre le volant, il soupire un grand coup. Cette journée commençait si bien ! Avant de descendre de l’habitacle, il actionne la manette sous le volant pour libérer l’ouverture du capot. Dans un dernier rugissement, le moteur crache un nuage dense et huileux.
Léo regarde sa belle mécanique à l’agonie et, devant le désastre apparent, se redresse pour quérir de l’aide aux alentours. La forêt a disparu de l’horizon, les dunes paraissent aussi éloignées qu’à son départ, comme s’il avait roulé sur place. Autour de lui, il n’y a que du sable et cette route toute droite qui semble aller de nulle part vers l’infini. Pas âme qui vive, à des kilomètres. La nuit ne se décide toujours pas à tomber, le temps semble suspendu et le seul bruit environnant est le ressac de la mer que l’on entend très loin, un grondement sourd.
Maintenant que la fumée est dissipée, Léo fouille dans le coffre arrière à la recherche de ce qui ressemble à une trousse à outils, de fortune. Il y trouve en effet un chiffon, deux ou trois clés, tournevis, pince. Faisant appel à son bon sens pratique et à ses connaissances en bricolage, il s’improvise mécanicien et tente de repérer la raison de tout ce foutoir qui vient de mettre à mal son rêve californien.
Alors qu’il est penché sur son moteur, une main vient se poser sur son épaule et une petite voix résonne :

– S’il vous plaît, monsieur…

Léo se redresse en sursaut et se cogne contre le capot ouvert. Le choc est violent et il s’affaisse doucement au sol, le dos contre la roue avant, se tenant la tête entre les mains. Il lui faut quelques longues secondes pour retrouver ses esprits. Il ouvre alors les yeux, mais sa vision est encore troublée par les nébulosités de son moment d’inconscience. Il ne distingue qu’une forme sombre penchée sur lui et toute cette lumière qui frappe l’intérieur de sa boite crânienne.

– Tenez, buvez ça.

L’eau coule comme un torrent dans sa bouche, déborde, trébuche, il peine à déglutir. Bien qu’il soit vite rassasié, l’eau ne cesse de couler ; il voudrait se débattre pour reprendre son souffle, crier pour qu’on arrête, mais son corps ne réagit plus. Léo perd à nouveau connaissance.

– S’il vous plaît, monsieur… réveillez-vous.

Léo s’éveille en un sursaut. Tourne rapidement sa tête dans tous les sens pour se repérer, pendant que ses yeux s’habituent à la luminosité. Il sent la chaleur du capot contre son dos. Face à lui, l’océan.

– Monsieur ?

Léo sursaute à nouveau. Son cœur bondit dans sa poitrine. Au pied de la voiture, un petit garçon le regarde et lui sourit. Un petit garçon aux traits familiers. Pourtant il ne le reconnaît pas.

– Monsieur ?, lui dit-il à nouveau en lui tendant la main. Et ce sourire enchanteur qui rayonne autour de lui.
Léo attrape la main tendue et suit le petit garçon qui le guide en direction de l’océan. Ils n’échangent pas un mot. Léo sent la main du petit garçon qui tient la sienne fermement, comme s’il avait peur qu’elle lui échappe. Le vent souffle légèrement ce jour-là, un vent chaud qui soulève par légères bourrasques, des essaims de grains de sable. Léo se sent bien, il aime cet endroit. Il aime la sensation de ce sable chaud qui glisse entre ses orteils alors qu’ils progressent vers cette étendue magnifique. Le bruit du ressac est maintenant très présent et l’iode remplit ses narines, puis diffuse dans tout son corps, déclenchant des sensations indescriptibles de bien-être, comme un shoot.

Le sable devient humide et sa chaleur a disparu. L’océan est sous ses pieds et Léo progresse doucement. Tellement concentré sur ses sensations maritimes, il réalise seulement maintenant qu’il ne tient plus le petit garçon dans sa main. Il se retourne et le voit sur la berge qui lui sourit. Le petit garçon lui parle, mais il n’entend plus rien à cause du bruit des vagues. Léo voudrait faire demi-tour, mais irrémédiablement, il continue de progresser dans cette étendue liquide et salée. Bientôt l’eau lui arrive aux épaules. Le petit garçon est toujours là à le regarder avec ce sourire si bienveillant. Une vague surgit de nulle part, jaillit devant Léo…

– Tout va bien, monsieur ?

Léo se réveille d’un bond. Le temps de réaliser qu’il est dans sa voiture, quelqu’un frappe sur sa vitre.

– Monsieur ? Gendarmerie nationale. Vous allez bien ?
– Euh, oui, je commençais à m’assoupir et j’ai préféré m’arrêter pour dormir un peu.
– Vous avez bien fait. Si vous le souhaitez, il y a un hôtel un peu plus loin. C’est peut-être plus prudent avec les enfants ?

Léo se retourne et voit ses deux enfants assoupis sur la banquette arrière. Il fixe la place entre les deux, désespérément vide. Étrangement l’habitacle se remplit d’une forte odeur d’iode. Léo ferme les yeux, les larmes dégringolent de ses paupières. Il entend enfin la voix du petit garçon.

– Tout va bien se passer Papa. Je t’aime.

La voiture file à nouveau.

 

Un texte et une photographie de Arthème Léonard

Pour en savoir plus :
Lalgebredubesoin.blogspot.com

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