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« Les oiseaux noirs se forment en pluie »
Entretien avec Paul Nizan

Rencontre avec l’écrivain Paul Nizan, connu pour son Aden Arabie et ses Chiens de Garde, son engagement au PCF, son amitié avec Jean-Paul Sartre, et comme l’un des premiers défricheurs de la littérature américaine. Né à Tours en 1905, il a 35 ans. Il sera mort dans quelques jours…

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Monsieur Paul Nizan, vous n’êtes pas un type drôle et c’est bien pour cette raison que nous souhaitions vous rencontrer. Vous êtes célèbre pour avoir écrit cette phrase : « J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde.

Il est vrai que ces grandes personnes, à cumuler les regrets et les névroses, plus que l’expérience, se montrent souvent maladroites ou parfois mal intentionnées…

Pour que les jeunes gens se tiennent tranquilles, les hommes de quarante ans leur racontent que la jeunesse est le temps des surprises, des découvertes et des grandes rencontres, et toutes leurs histoires sur ce qu’ils feraient s’ils avaient leurs jeunes dents, leurs jeunes cheveux, avec leur fameuse expérience de pères, de citoyens et de vaincus.

« Il connaît le prix de la liberté. Il sait déjà que tout se paie, le repos par la peine, la liberté par les coups, l’amour par l’ennui et la vie par la mort… »

J’avais vingt ans et j’étais inconsolable….

La jeunesse sait mieux qu’elle n’est que le temps de l’ennui, du désordre ; pas un soir à vingt ans où l’on ne s’endorme avec cette colère ambiguë qui naît du vertige des occasions manquées. Comme la conscience qu’on a de son existence est encore douteuse et qu’on fait fond sur des aventures capables de vous prouver qu’on vit, les fins de soirées ne sont pas gaies ; on n’est même pas assez fatigué pour connaître le bonheur de s’abîmer dans le sommeil : ce genre de bonheur vient plus tard.

Alors la vie s’étire, et certains la laissent filer, d’autres tentent de la détourner…

A trente ans, c’est déjà fini, on s’arrange ; comme on a commencé à s’habituer à la mort et qu’on fait plus rarement qu’à vingt ans le compte des années de reste, avec tout ce travail qu’on a, les rendez-vous, les politesses, les femmes, les familles, l’argent qu’on gagne, il arrive qu’on croit tout à fait à soi-même. La jeunesse a fait son temps, on va rendre de petites visites à cette morte, on la trouve touchante, heureuse, auréolée du pathétique halo des illusions perdues : tout cela est moins dur que de la voir mourir en vain, comme on fait à vingt ans.

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Le sentiment amoureux serait-il un refuge ?

Dans les premiers temps d’un mariage, il y a eu les jeux de la jeunesse, le désir facilement pris pour l’amour, les rires, les apprentissages, la nouveauté d’un lit où l’on n’est plus jamais seul la nuit, où l’on ouvre plus librement l’éventail de ses jambes comme au temps de la solitude.

Et par la suite ?

Il y a beaucoup d’hommes fidèles à leur femme, par paresse, par manque de loisirs, par crainte des colères domestiques ; la plupart des fidélités ne sont pas des vertus héroïques, les sacrifices consentis à un grand amour, mais des amollissements, des abandons : c’est pour être infidèle qu’il faudrait du courage, des efforts.

« Les souvenirs d’Albert tournaient autour d’un être qui avait existé, qui n’était pas Catherine. Il ne l’aimait plus. Il pensait aux autres femmes. Ce n’était pas assez de coucher dans son lit et d’écarter ses cuisses d’un coup de genoux, dans un demi-sommeil, au sortir d’un rêve, pour qu’il pût encore être question d’amour. Il était au bout de la table, il passait ses mains sur ses joues. Chaque regard lui donnait de la haine pour Catherine, une haine encore combattue par la pitié, par l’écrasement du sort commun. Mais la solidarité qui lie un cheval à un autre cheval au fond d’une galerie de mine n’est pas l’un des noms de l’amour. »

Je n’imagine pas que le travail puisse être un moyen de libération ?

Bien des hommes sont établis à vingt ans à un niveau au-dessus duquel ils ne s’élèveront guère, à peine peuvent-ils quelquefois en descendre. Ils naissent, ils vivent, ils meurent étranglés par le travail : au-dessus d’eux, il y a d’autres hommes qui savent simplement qu’ils mourront, mais les détours qu’ils font pour arriver à la mort ne sont pas aussi clairs et passent par des carrefours. Les bourgeois, ce sont des hommes qui peuvent changer d’avenir et qui ne connaissent pas toujours la figure qu’il prendra…

Vous êtes implacable, presque impitoyable avec la bourgeoisie… Il serait bien difficile de vous donner tort…

La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui.

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N’y a-t-il pas le moindre espoir possible ?

Notre malheur c’est d’être isolés, nous sommes chacun dans notre coin et nous nous tirons dans les jambes… Les patrons ne pourront plus rien sur nous quand nous serons unis.

Passez-moi une corde et un tabouret !

Il faut mourir au moins pour des fins qui en valent la peine, mais mourir parce que la voie n’était pas en bon état, parce qu’il y avait une traverse pourrie, parce qu’une éclisse avait sauté, mourir pour les actionnaires, pour ces hommes inconnus qui ne connaissent des lignes que des gares, des coupons, des wagons de première, des trains de luxe, pour des barons de Rothschild, pour de petits rentiers porteurs d’obligations, pour des combinaisons de négociants, de financiers ?

« Savoir ce qu’on sera, c’est vivre comme les morts. »

Pour reprendre Nietzsche et son « Deviens ce que tu es », il reste tout de même un espace pour construire sa vie, créer la surprise, l’étonnement, voire même l’émerveillement…

Les événements ne viennent pas à domicile, les événements ne sont pas un service public comme le gaz et l’eau. Mais il y a des routes, des ports, des gares, d’autres pays que le chenil quotidien : il suffit un jour de ne pas descendre à sa station de métro.

paul-nizanLe voyage pourrait-il…

Le voyage est une suite de disparitions irréparables. Il n’y a qu’une espèce valide de voyages, qui est la marche vers les hommes.

Que diriez-vous à un homme qui erre la nuit, ivre de désespoir ?

Que pas une de nos actions ne soit pure de la colère. La seule noblesse réside dans la volonté de subversion.

Vous auriez pu lui dire d’aller se coucher ?

Aussi longtemps que les hommes ne seront pas complets et libres, ils rêveront la nuit.

Tout cela, Monsieur Paul Nizan, est-il bien raisonnable ?

Je ne demande pas à la raison si j’ai raison.

 

Propos recueillis par Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Donatien Leroy (Srebrenica, Bosnie-Herzégovine, 2014)

Quelques œuvres de Paul Nizan :

Aden Arabie, Rieder, Paris, 1931 – réédition Maspero, 1960
Les Chiens de garde, Rieder, Paris, 1932
Le Cheval de Troie, Gallimard, Paris, 1935. Réédition Gallimard, L’Imaginaire, 2005
La Conspiration, Gallimard, Paris, 1938

Autres sources :
www.babelio.com
www.dicocitations.com

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3 / 3 Commentaires

  1. Que de vérités.
    J’imagine une discussion entre Nizan, Shopenhauer et Cioran…

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