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Plaidoyer pour un tabouret en Touraine

« Il y a le plaisir dans les bois sans chemins, Il y a le ravissement sur le rivage solitaire, Il y a une société où personne ne s’immisce, Par la mer profonde et la musique dans son hurlement ; J’aime non pas l’homme moins, mais la Nature plus. » Lord Byron

touraine22h26. Soir de juin en Touraine. Pas encore nuit noire. Quelques étoiles percent. Rase campagne mais jamais de silence. Les oiseaux causent sans cesse comme de vieux Corses en terrasse. Plus tard, cette musique nocturne d’insectes philharmoniques. Le chant d’un crapaud en quête d’ un baiser.

Ce soir, toujours plus encore, je mesure cette quiétude. Je suis revenu sain et sauf.

48 heures de boulot en région parisienne, sans respiration, travailler, voiture pendant des heures, dormir. Ecœuré. Abruti. 48 heures de crasse, de vulgarité (celle des automobilistes), d’embouteillages, d’ordures en bord de route, de ciel bleu voilé, violé, d’inquiétude du retard, de retards, de visages pâles, de béton fissuré, de bitume défoncé. De grisaille, de grisaille, encore de grisaille.

Ce soir, je pose mon cul sur un tabouret et je respire tout l’air limpide qui s’offre.

Poser mon cul ce soir, comme si je posais mon âme. Qu’il est bon qu’elle se pose parfois… S’il est parfois dangereux de se retrouver, je me retrouve pour le mieux ce soir. Muscles libérés comme ces ailes d’hirondelles qui se débattent dans le ciel. Je n’ai entendu aucun chant, ni aucun cri durant 48 heures. Tout semblait soumis.

paris-1eRevenir à l’animal que je suis.

Qui renifle. Qui respire. Qui marche. Qui s’allonge. Qui regarde une étoile le clope au bec. Qui pose son putain de cul avant de repartir à la chasse. Contre ces hommes et ces femmes qui ont du temps à gagner plutôt que du temps à perdre. Toujours pressés, non pas de vivre, mais simplement de ne pas être en retard. Plus rien d’autre que des pendules. Marionnettes du temps chronométré.

Juste épouser une étoile.

Cueillir les fraises du potager. Être écœuré d’air sauvage. Se branler de temps à perdre. S’émouvoir des sauts d’un renard, du déplacement des chevreuils, de la course des lézards. Respirer. Oublier d’être un homme. Etre l’animal que je suis.

Vulgaire. Laide. Crade. Pathétique. Paris broie ses volontaires.

Sur le périphérique, les femmes se poudrent, se parent dans les rétros glacés des bagnoles, des hommes s’enfoncent des doigts dans leurs narines, d’autres jouent aux héros pressés pour gagner trois mètres sur les autres, chaque matin, chaque soir, 20 bornes en deux heures, chacun, seul et unique dans sa taule motorisée.

Rase campagne ce soir.

paris-2Redevenir un animal. Ici, nous sommes loin des lumières, celles des révolutions, celles de la ville, celles des phares qui se touchent sans émotion. Nous sommes des hommes, des femmes, des chiens, des arbres,  des oiseaux, des chevreuils, des renards, nous sommes libres à chaque instant d’en revenir à l’état de nature.

Loin de la culture.

Quatre heures par jour de voiture en compagnie de France Inter, pour ensuite se terrer dans les tuyaux inutiles et pompeux du centre Pompidou, hurler au Parc des Princes, masturber ses papilles au Maxim’s, quand on en a encore le temps… Et surtout l’énergie. Le prolo de Peugeot avec qui je bosse habite à 15 km de Paris, il n’y a pas mis les pieds depuis 15 ans, il vomit cette ville prétentieuse.

Je pense surtout au type qui vient du bled marocain.

Au Malien qui fuit son désert. A tous les autres qui viennent de loin… Je me demande ce qu’ils espéraient trouver… Ce qu’on leur a fait miroiter… Ils ont fui la misère économique pour rejoindre une ville vulgaire et crasse. J’ai honte.

A Paris, la République, la Culture, les Médias.

Nous nous en fichons. Si près du goulag, nous vivons « ailleurs et autrement », comme le voulait Rimbaud. Si près de la mer si dégueulasse, nous recevons souvent ses relents immondes, mais nous occupons libres notre propre monde. Nos étoiles, nos forêts, notre Loire, notre Indre, notre temps devant nous, notre ciel capricieux, nos oiseaux migrateurs, nos vignes, notre pierre lumineuse, notre vent limpide…

Aucun autre animal que le Parisien ne cherche autant à n’être qu’un homme.

touraine-2Et l’homme aspire tant au temps stupide et inutile. Courez les musées quand nous courons les forêts, courez les boutiques quand nous retournons notre terre pour l’ensemencer, courez en hommes de culture quand nous restons, peu ou prou, des chiens sauvages.

Aucun avenir heureux et solidaire ne sera possible tant que ce qui nous gouverne piétinera du bitume. Jûnger parlait du Recours aux forêts. Il est temps que nous soyons gouvernés par des bûcherons, des vignerons, des coureurs de bois et de rivières, des animaux, des vrais, comme on en rencontre encore en Touraine…

Il est temps d’en finir avec Paris, de brûler Paris. Il est temps de redevenir ce que nous sommes. Non pas des hommes de béton et de bitume, mais des animaux libres dans la brume.

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

Sources : 10 heures d’observation sur le périphérique parisien, 60 kilomètres parcourus, aucun oiseau n’accepterait cela, le Parisien, si.

Un commentaire

  1. Magnifique texte, photos sensibles. J’admire.

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