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Syracuse
Fred Chauvin Chanson française

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Là où l’on s’assoit, comme dans une salle d’attente, avant le départ ou l’arrivée d’un train, un de ces temps en suspens, un de ces entre-deux, qui se font si rares, ces temps où le cœur est gai, où le cœur est lourd, où les mains se serrent pour ne pas se quitter, où les ventres se nouent, où les regards se remplissent d’espoir.

Partir et visiter le monde, quitter mon sofa
Plus laisser passer les secondes, je prends mon visa

Là. Il n’y a sans doute pas d’endroit plus approprié qu’un café de gare pour évoquer des Souvenirs de Vacances. Ceux de Fred Chauvin.

Une grande carcasse apparaît, le clope au bec, une présence s’impose, une main s’avance vers moi et je tends la mienne avec l’appréhension de ne jamais la revoir en bon état.

Mais la voix est chaude et rassurante. Tendre.

Là. Où tout commence. « J’ai eu ma première guitare à 12 ans. Je m’entraînais sur du Brassens, du Forestier et tout ce qui s’ensuit. J’ai toujours traîné avec elle. Et à 18 ans, j’avais déjà des textes dans les tiroirs… »

Fred poursuit sa route comme tout un chacun, un boulot en poche, il se marie, il a cette envie de musique chevillée au corps, mais peut-être pas assez de temps ou pas encore cette énergie qui rend tout plus que jamais nécessaire.

Et les années passent… « Je faisais toujours un peu de musique, j’ai même fait partie d’un orchestre de bal, je voulais vraiment monter mon projet musical, mais c’est très compliqué de trouver des gens qui adhèrent à un projet… J’ai toujours traîné cette déception de ne pas mener cette envie jusqu’au bout. Ça a même été une vraie douleur. »

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Oui, les années passent et la quarantaine rugissante, ce passage qui, sans crier gare, fait que tout devient urgence. Fred sourit. « J’ai fait ma crise de la quarantaine, et je me suis demandé : Qu’est-ce que j’ai pas fait ? La réponse était évidente. Est-ce que c’était un manque de confiance en moi ? Sans doute. Il y a tellement de personnes qui ne vont pas au bout. »

Au bout du rêve. 2009. Fred Chauvin le tient. Son premier album. « C’est en me rendant à l’enterrement d’un ami que je retrouve Stéphane Caraty avec qui je faisais de la musique à l’âge de 18 ans. Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas vus, mais c’était comme hier. Je lui ai dit que j’écrivais des textes, et il m’a vraiment poussé à aller jusqu’au bout. Et j’y suis allé. J’ai découvert ce que demandait la production d’un album avec une vraie équipe de musiciens. »

Mais faire rugir ainsi sa quarantaine ne suffit pas, et il faut croire qu’elle sonne toujours deux fois. Six ans plus tard, Fred Chauvin sort un second album. Et pourtant, tout avait mal commencé…

C’est arrivé un vendredi, le jour de Noël quelle chance
J’étais content l’après-midi d’aller dire bonjour aux urgences

Une hernie discale le colle au lit, un mal pour un bien, Fred écrit, et certains textes surgissent en quelques dizaines de minutes. A cette époque, Fred traverse une mauvaise passe. Les coups durs s’accumulent, il s’accroche à sa plume et ses feuilles blanches comme un exutoire. Et là où nombreux auraient eu la dent dure, Fred, lui, cultive la plume légère.

Je l’imagine bien alors se rappeler de ce foutu ciel breton, dans lequel pendant des mois peuvent stagner de lourds nuages, immobiles, qui font courber bien des âmes solides, et un beau matin, alors que le printemps traîne déjà ses vieux jours, un coup de vent est venu soudain balayer pour quelques heures cette longue monotonie et vient vous bercer d’une insolente lumière.

A la lecture de ces textes, un ami qui lui veut du bien vient lui dire : « J’entends ça en swing manouche ! » Ni une ni deux, Laurent Blet * débarque avec sa guitare, « on fait une première prise tranquille et c’est l’évidence… Ouais c’est ça, ça sonnait vraiment ! »

Laurent Blet en parle à Kevin Goubern qui en parle à un autre qui en parle encore à un autre. On se croirait presque dans la Ronde de Schnitzler qui tournerait autour des mots de Fred Chauvin. « C’est un album de rencontres, l’esprit leur a plu, les histoires leur ont plu, et au final il y a beaucoup d’humanité entre nous. Je n’aurais pas pu partager ça sans amitié. Chacun a apporté sa pierre à l’édifice. Une vraie alchimie. »

Une alchimie que l’on retrouve dans le duo avec Marina, dites Little Rina *, ce qui donne un savant mélange de tessitures de voix et d’énergies différentes. Un monde en couleurs.

J’ai une amie on se voit plus ou moins souvent
J’aime refaire le monde avec elle en bavardant
Comme deux ados un peu rebelles
Et nos mélos habituels
Avec elle je ne vois jamais passer le temps

Tout ne tiendrait donc qu’à une ronde de rencontres qui s’enchaînent, comme celle avec Philippe Lucchese. « Le jour où nous nous sommes rencontrés, on a discuté deux heures, sans même parler de musique, et on a tellement bien accroché qu’il m’a dit OK pour les photos. »

fred-chauvin-3Comme celle avec Stéphane Titeca. « A un concert de Sanseverino, je retrouve Philippe. Comment ça va mon lapin ? Et Stéphane débarque et on fait connaissance. Philippe sort : Eh Stéphane, ça fait longtemps qu’on n’a pas bossé ensemble, et si on réalisait le clip de Fred ? Moi, j’étais là, je ne disais rien ! On se revoit tous les trois la semaine d’après, on se fait une bouffe, les téléphones sortent, et tout le monde d’appeler ses amis, et tout le monde trouvent des vacances en commun… »

La fine équipe se retrouve à Saint-Avertin et à Pénerf en Bretagne pour le tournage. « Alexis Desseaux et Valérie Lesage ont fait les acteurs, des pros, des vrais, d’une humilité, d’une gentillesse incroyables. C’est un film à l’énergie, une vraie aventure. J’ai un bol terrible… Même si j’ai eu du mal à rentrer dans la 4 CV ! »

Il y a les séries noires dont on ne voit jamais le bout, mais parfois, même à bout de souffle, on parvient à entrer dans la danse, et c’est alors un cercle vertueux qui s’invite dans tout ce que l’on entreprend.

Vice et versa, vice et vertu. Fred rencontre même notre sulfureuse auteure du cru Audrey Terrisse **. « J’avais envie qu’elle écrive pour moi, et cet été, on a déjeuné tous les deux, et elle m’a refilé des textes. Tiens, j’ai potassé ça cette semaine. J’en ai encore les poils qui s’hérissent… En ce moment, je travaille sur trois de ses textes, je les mets en musique pour la scène ou le prochain album. Elle est un peu écorchée vive, Audrey, mais c’est une belle personne. » On imagine mal le mélange des genres, ou alors trop bien, et on salive à l’avance…

Elle est donc loin l’époque où Fred avait perdu le sourire, où il reprenait le clope parce qu’il « n’en avait plus rien à foutre de rien. » On sent quand même, là, posé devant soi, un type encore à fleur de peau, comme un funambule sur son fil, mais bien décidé à ne plus jamais perdre l’équilibre.

Ce n’est qu’après le deuxième café que Fred, dont on devine aussi l’incroyable pudeur, raconte un peu de son vécu dans son quartier de Vernou-sur-Brenne, où tout un chacun vivait dans la rue, mangeait ensemble, riait ensemble. « C’était vraiment comme dans la rue Gama, c’était vraiment ça ! »

Dans mon quartier il y a Monique qui sort tous les matins
Donner son pains à ses pigeons qui n’en ont pas besoin
C’est son plaisir fait tout cela en occupant son temps
Et attend patiemment la sortie de l’école pour croiser les enfants

Oui, les souvenirs de vacances sont teintés de cette nostalgie, si agréable quand elle est sans regrets. J’imagine Fred ressortir souvent ses polaroïds de la fin des années 60, baignés par la lumière de Pénerf, sa « résidence principale secondaire ». Je l’imagine sourire.

fred-chauvin-4J’imagine bien le type ne jamais rien lâcher, son quartier d’enfance, les plages du Morbihan, sa guitare, ses amis, et même cette chanson. Syracuse. Et cette grande main de s’élever si légèrement quand Fred se met à déclamer le bon vieil Henri :

Voir le pays du matin calme 
Aller pêcher au cormoran 
Et m’enivrer de vin de palme 
En écoutant chanter le vent 

Nostalgique et gai. Mélancolique et rempli d’espoir. Entre Fred Chauvin et Salvador, les ponts sont nombreux. « Syracuse est une chanson qui invite au voyage et au rêve. » Oui, il y a de cela aussi dans ces souvenirs de vacances, un voyage dans le passé sans tristesse ni reproches, un voyage tourné vers demain, un lendemain fait de petites touches, de petites promesses et de grandes envies.

Prendre le temps d’essayer de vivre ses rêves
Sans concession, faire une trêve
Prendre le temps d’avoir envie
Vivre sa vie, la saisir surtout sans attendre

Vivre sa vie. Au fond, il y a peut-être chez lui quelque chose d’un pèlerin bouddhiste. « Il n’y a peut-être pas de hasard. Je me pose souvent la question, je me demande si on n’est pas, en réalité, maître de notre destin… »

Quelque chose de ce pèlerin qui gravit lentement une montagne et prend souvent le temps de s’asseoir pour reprendre sa respiration, attentif à tout ce qui l’entoure, attentif à ses propres aspirations, à pleins poumons. Avec tendresse. Une infinie délicatesse. Avec un grand sourire.

 

Ecoutez :

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souvenirs-de-vacancesTexte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Photographies : Philippe Lucchese (1, 2) et Claire Vinson (3, 4)

* Laurent et Marina : Can’t Stop ! sur Battements de Loire
** Audrey Terrisse : Point de suspensions sur Battements de Loire

Pour en savoir plus sur Fred Chauvin
http://fredchauvin.fr/
https://www.facebook.com/fred.chauvin