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Srebrenica, mon amour
Il y a 20 ans…

Cela fait quelques temps que cela trotte dans mon globe… Ouvrir une rubrique « Frontière » qui ne parlerait pas de Touraine, mais de ce qui se trouve à ses portes… Et Srebrenica est à deux jours de route seulement… L’été dernier, je faisais le voyage… Une leçon.

Le matin, je partais de Ptuj en Slovénie, traversais l’est de la Croatie, non sans avoir dû vider le coffre de la voiture sous le regard inquisiteur d’une douanière croate, inflexible. Jusqu’aux poils de la brosse à dents ont été inspectés… Les croates ne sont pas des gens faciles…

La route était encore longue jusque Srebrenica, mais déjà la Bosnie s’offrait… Arizona Market… Vous passez la frontière et Marylin Monroe vous accueille sur un immense et improbable panneau publicitaire… Pas vraiment Hollywood, on traverse sur des kilomètres un immense bazar à ciel ouvert, un dépotoir sans nom, des rivières noires de crasse, de déchets innommables, de la ferraille en tous genres, à ciel ouvert, on est saisi, ému et effrayé, on ne perd rien, mais on ne s’arrête pas… On se dit que, putain de bordel de merde, la guerre est bien passée par ici mais que les hommes et les femmes qui se débattent là sont quoi qu’il arrive en train de se relever… Même dans la boue, il faut croire, on peut se relever.

Sur la route de Srebrenica, les ruines sont partout, les murs éventrés, les tombes fleurissent autant que les fleurs, on ne fait pas 10 kilomètres sans que le souvenir d’un gamin tombé sous les balles ne soit rappelé… Ce sont les herbes vertes, les forêts, les montagnes (dites « Balkans ») qui prennent place…

Et même le GPS ne comprend rien au cyrillique… Les pancartes sont illisibles et les Bosniens ne parlent pas un traître mot d’Anglais. Ce sont pourtant les plus charmants êtres que j’ai jamais rencontrés… Bien sûr que je me suis paumé dans la montagne, je crois même que je suis passé en Serbie… Là, deux douaniers au sourire absolu essaient de me relancer sur la bonne route… Plus loin, des gamins, « Srebrenica, Srebrenica » sont tout en gestes et sourires pour m’inviter à poursuivre la route…

Sur la route de Srebrenica, on passe devant l’immense cimetière, mais on file sur le village perché dans la montagne pour goûter à un repos mérité…. Ils sont tellement charmants ces types, que quand la route dégouline de flotte et de flaques comme c’était le cas, ils font un écart avec leur bagnole pour ne pas éclabousser les piétons… Je n’avais jamais vu ça… La courtoisie…

Et l’hospitalité… Le village est composé pour moitié de maisons retapées et pour l’autre de ruines… Beaucoup sont morts, beaucoup sont partis. Srebrenica était un bled assez riche, on dit que l’eau y était si pure que l’on pouvait s’y retaper, et les Allemands y accouraient en masse…

Il y a là une seule pension où un jeune homme vous accueille… Le sourire encore… Quelques mots d’Anglais pour demander si on mangera là le soir, « no meat, please » en réponse, et le gamin vous prépare une tambouille impensable faite de légumes et d’épices, peut-être le plus grand souvenir culinaire de ma vie végétarienne… Tout un putain de voyage dans une putain d’assiette…

Vous êtes là, dans un autre monde, vous avez déjà tout traversé aujourd’hui, vous êtes dans un lieu où le sang a coulé il y a si peu d’années, au milieu de ruines, vous avez roulé et marché sous la pluie, vous êtes au bout du monde, et on vous refile un plat aux saveurs inouïes, indéfrichables, digne de… La leçon est monstrueuse.

Le lendemain, c’est la redescente sur les lieux du massacre. A gauche de la route, le cimetière, à droite, le hangar où ces 8372 musulmans furent parqués avant d’être, dans la plus grande simplicité, abattus. Toutes les tombes, à flanc de montagne, indénombrables, illuminent votre regard sombre par leur blancheur éclatante… Des familles prient… Personne ne pleure. Les noms défilent… On ne comprend pas. On ne cherche pas à comprendre. On se laisse bercer, au rythme de pas discrets, par cette macabre balade… On sait que tout cela recommence ailleurs, que cela ne s’arrête jamais… On sait que d’autres sont encore en train de tomber.

On traverse la route presque par hasard, rien n’indique que ce hangar a abrité ce massacre, ce hangar interminable, et on ne se demande même pas ce que cette usine abritait… avant… Il ne reste que quelques machines à l’intérieur, elles se sont tues, l’endroit est immense, dans un absolu silence et on entend presque des cris sortir du sol glacé…

On ne demande pas pardon, ce serait les injurier, mais on prend son temps, on prend tout ce qu’on peut de ce lieu, on voudrait chialer comme un enfant, mais rien ne sort, on respire difficilement, on s’arrête, on ferme les yeux, on cherche où est le secret de ces hommes et ces femmes croisés hier et aujourd’hui pour avoir autant de dignité si peu d’années après… Aucune haine dans leurs regards, dans leurs sourires, mais au contraire une douceur fascinante…

Quelques jours plus tard, à Sarajevo, les réveils le matin se font aux chants du muezzin, lancinants, envoûtants, magnifiques… Ce qui est frappant encore, dans cette ville qui a vécu l’horreur des snipers durant des années, la terreur, c’est encore le sourire que portent tous les habitants… Je n’ai vu que des sourires, et j’en frissonne encore…

Je me souviens de cette photo que j’ai pris de ces deux femmes qui riaient, presque main dans la main, l’une voilée, l’autre en jupe courte… Je crois sincèrement que la laïcité était là devant moi… La laïcité n’est pas une longue, interminable querelle de faux penseurs, elle se vit, se montre dans la rue.

La Bosnie est un pays musulman. Je ne ferai pas de longs discours faciles, mais il faut s’y rendre pour comprendre à quel point nous sommes totalement égarés dans nos réflexions, nos émotions… La Bosnie est un pays discret, qui se reconstruit, lentement, sans prétention, sans arrogance… Il y a plus à l’ouest des rivières d’une pureté incroyable… Je souris, je voudrais croire que les Bosniens sont comme l’eau de ces rivières. Absolument intouchables. Malgré tout… Intouchables. Je voudrais seulement et simplement leur dire : « Merci ».

Comme Nicolas Bouvier, je ne prends pas de vacances, je pars en voyage : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. » Toujours, je suis parti à la rencontre des grands espaces, ceux qui me fascinent, mais je voudrais déjà revenir en Bosnie… Retrouver tous ces visages et ces sourires… C’est le seul pays où j’ai laissé les paysages de côté pour contempler les gens de mon espèce, et j’ai pu croire avec eux que ce n’est pas si mal que ça que d’être un homme. Simplement un homme.

Texte et photographies : Donatien Leroy, Battements de Loire

2 / 2 Commentaires

  1. Que d’émotions en lisant ces mots.
    Il me vient à l’esprit que des gens dignes dans leur quotidien difficile et leur lourd passé, il y en a aussi içi. Sans ostantation. Sans esbrouffe. Si le regard est ouvert, si un mot leur est adressé, ils vous sourient aussi.

  2. Ostentation, m… !

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