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INFLUENCES > MUSIQUES
Quitte à se noyer en nageant…
Jie Ling Veyssière Chants et Jazz de Chine

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« Je suis née à Shanghai, je viens de Shanghai. Shanghai sera toujours là en moi. Shanghai a sa propre langue, sa propre histoire, sa propre culture, très influencée par le jazz. » C’est à peu près comme cela que Ling commence son histoire.

Shanghai. Un nom qui évoque en moi des souvenirs lointains, quand, assis sur le canapé familial, j’attendais les douze coups de minuit, et que le poste de télévision offrait encore à voir les films de Josef Von Sternberg. Shanghai Gesture ou encore Shanghai Express. Marlene Dietrich y incarnait la femme fatale… Shanghai Lily !

Il faut croire qu’Hollywood, dans les années 30, n’ignorait pas Shanghai, qui connaissait alors ses « années folles ». Le « Paris de l’Orient » est en plein essor, plus de 1000 films y sont tournés en 10 ans, l’Art Nouveau s’installe dans les rues, et chanteurs et chanteuses accèdent au rang de stars. Le tout tenu de main de maître par un certain Du Yuesheng, véritable parrain du trafic de drogue et auquel rien, dans la ville, n’échappe.

Et Ling, les yeux pétillants à l’évocation du simple mot Shanghai, ajoute : « A cette époque, on y chantait énormément de chansons, mais énormément d’artistes ont fui la guerre pour rejoindre Hong-Kong. Hong-Kong, c’était rien du tout, un simple village de pêcheurs appartenant aux Anglais. Ce sont les gens de Shanghai qui y ont apporté la culture. »

En 1949, les communistes gagnent la guerre civile : « Certains artistes partent de nouveau, cette fois ci à Tai Wan ou ailleurs dans le monde. Certains sont restés, dans la passion et l’enthousiasme de construire une nouvelle Chine.  La moquerie du ciel, tous, presque tous, n’ont pu échapper à leurs douloureux destins, ils sont à peu près tous mort pendant la Révolution Culturelle. »

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La Révolution Culturelle enterre alors pour des années tout nouvel espoir de créations artistiques dignes de ce nom. Le temps de l’ordre et du travail est venu. « De 1940 à 1980, il n’y a pas vraiment de développement musical. Pendant la révolution culturelle, il n’y avait qu’une seule mélodie possible, c’était l’éloge pour le président Mao ; une seule danse possible, c’était la danse loyale envers le grand timonier ; un seul livre possible, c’était les citations des pensées maoïstes. »

Mais selon Ling, ces restrictions ne concernaient que le peuple : « Les dirigeants du parti ne manquaient aucun bal de danse de salon, ils entouraient les belles danseuses de l’armée… Nous, fin des années 70 et début des années 80,  quand on écoutait des chansons et les infos qui venaient de Tai Wan, on risquait la prison. »

Ling est née en 1972. Mao meurt en 1976, emportant avec lui sa Révolution. « Mon père était ingénieur et jouait de beaucoup d’instruments chinois. Mon grand-père était mélomane à l’Opéra de Pékin, il a beaucoup souffert pendant la Révolution, même s’il ne l’a jamais vraiment dit. » Du plus loin qu’elle se souvienne, Ling a toujours aimé chanter.

« Et en 2014, je voulais me retrouver, et le chant est devenu vital pour moi. C’était la vie ou la mort. »

Au collège, Ling réussit avec ses amies à se procurer des cassettes, et on les imagine, au creux des soirées, la tête sous l’oreiller, écouter fébrilement des musiques venues d’ailleurs et d’autres temps. « C’était fantastique pour nous. Avec le communisme, il fallait être droit, carré, alors la musique nous permettait de nous évader. On a même appris la langue anglaise comme ça, en écoutant des chansons américaines. C’est à ce moment aussi que j’ai découvert les mélodies de Shanghai des années 30 et 40, qu’on a complètement oublié et ignoré pendant des années en Chine continentale. Mais elles étaient heureusement reprises et chantées par des chanteuses de Tai Wan et Hong Kong. »

Ling vit en France depuis 18 ans maintenant. « Quand j’étais adolescente, je ne parlais pas Français, mais j’adorais la littérature française, Maupassant, Flaubert. Et moi, je savais que ma vie n’était pas là, en Chine. Je suis venue ici pour la première fois en 1997, et j’ai rencontré Paul (Paul Veyssière, expert en livres anciens). En 1999, je suis venue vivre ici. Je suis tombée amoureuse de la France et de Tours avant de tomber amoureuse d’un Français », dit-elle en souriant.

J’imagine alors le choc culturel qu’une jeune Chinoise peut éprouver en découvrant notre terre. Je demande à Ling quel souvenir marquant elle a gardé de ces premiers pas ici. « Rien ne m’a surpris, tellement ça m’a paru évident d’être ici. Toutes les rencontres se sont faites naturellement. Quand je suis arrivée, j’avais envie de tout, j’avais envie d’apprendre. C’était comme des retrouvailles par rapport à moi. J’étais comme un poisson dans l’eau. »

Ling garde le silence quelques secondes avant de poursuivre : « C’est après que ça a été plus difficile.  Comme de progresser en Français, par exemple. Et en 2014, je voulais me retrouver, et le chant est devenu vital pour moi. C’était la vie ou la mort. »

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Cependant, Ling n’a pas de formation de chanteuse. Elle fait alors la connaissance de Sandra Rotinat, qui dirige entre autres trois chorales dans notre Touraine. « Quand elle est descendue de sa voiture, j’ai tout de suite su que c’était elle. Je lui ai expliqué que je n’avais pas de technique, mais que j’avais toujours aimé chanter. Mon projet était alors de chanter dans l’église de mon village, mais je ne voulais pas être ridicule. » Une relation forte s’installe entre elles. « Elle et moi, c’est un parcours très personnel. Avec elle, je n’ai jamais douté de moi. »

Depuis, Ling écume les scènes en proposant des chansons traditionnelles comme des chansons lyriques. «  En Chine, il y a 56 ethnies différentes, avec des langues différentes. J’adore les chants des ethnies minoritaires. Dans mon répertoire, le public adore la chanson Pourquoi la fleur est-elle si rouge ? Elle est très orientale et vient d’une minorité turque. » Entre chants sacrés tibétains et chansons provinciales « qui expriment des choses simples, toutes crues », Ling glisse des reprises de chansons jazz de Shanghai : « ça, c’est moi ! »

Je demande à Ling si son pays natal lui manque. « Oui, certainement. Mais je ne peux pas me plaindre, ma vie est belle, et je crois que n’importe qui a droit à une place qui lui convient. C’est plus dur pour ma fille, à l’entrée au collège, en campagne, elle ne se sentait pas complètement acceptée. Les moqueries kitch envers les Chinois, il y en a un peu ras le bol…  Avant de commencer le chant, je ne me sentais pas entière, il me fallait chanter. A tout prix. Maintenant, je vais bien. Il fallait que je me jette à la mer, quitte à me noyer en nageant. »

 

Texte Donatien Leroy, pour Battements de Loire
Photographies Donatien Leroy

Jie Ling dans Battements de Loire :
La source de l’eau

En savoir plus sur Jie Ling Veyssière :
http://jieling.org/
https://www.facebook.com/ling.veyssiere
Et un article de Raphaël Chambriard pour La Nouvelle République :
La dame de Shanghai

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