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Nina et les autres…
Nina Linstemps Photographe

En arrivant chez Nina, c’est Gut qui vous accueille. Un berger australien pure race, albinos, un chien blanc qui louche, aveugle et sourd… Il vous saute dessus avec pas mal d’affection pendant quelques minutes et file ensuite s’étaler sur le carrelage…

IMG_6114wProfitant de son bien-être et de son insouciance, il ne sait pas qu’on abat les chiots albinos en France sous prétexte qu’ils auraient des tares… Mais oui, Gut, je t’envie presque d’être aveugle et sourd dans ce pauvre monde de brutes.

Il faut croire que, comme Gut, j’ai une tête sympathique… Nina, elle aussi, me demande si on peut se tutoyer. Et comme toujours, je réponds : « Comme vous voulez… »

Nina Linstemps. Photographe. Tout ce que je sais alors… Les bras sont nus et recouverts de tatouages. Le visage est piercé. Et Nina avoue que c’est une première, qu’elle est vraiment tendue… Pourtant, Nina sourit et Nina cause bien… Et très vite, on se sent bien à ses côtés…

En arrivant chez elle, j’imaginais une jeune femme plus âgée, je ne savais pas encore qu’on pouvait être si jeune et si mûre dans son art. Nina a 25 ans. En arrivant chez elle, j’imaginais qu’elle avait été influencée par les poupées d’Hans Bellmer ou la période américaine de Robert Frank, le prodige du cadrage et du regard.

10042006-16-avril-2006-PapaEn arrivant chez elle, je n’imaginais pas que Nina se foutait royalement de tout cela et que c’était peut-être ça son secret : d’être une artiste sans influence.

Alors, il fallait bien percer un peu le mystère de cette étonnante maturité, il fallait bien lui demander d’où lui venait cette envie de photographier  : « En 2003, à l’âge de treize ans, mon père a trouvé mes premières photos magnifiques, et donc j’ai bêtement continué. J’étais plutôt passionnée de dessin. »

N’attendez pas ici de lire de grandes déclarations abstraites, philosophico-psychanalytiques… Chez Nina, on sent que tout vient de la terre, du solide, du sang, de ce qui est simple et tendre, de l’ordre de ce qui se donne et se reçoit sans discussion inutile.

Étrangement, en ressortant de cet entretien, je ne me suis pas dit que Nina avait eu la vie dure, parce qu’elle est là, souriante, avec son bagout, à déconner pas mal, à décliner ses épreuves si simplement, et pourtant : « Je n’étais pas bonne élève, pas mauvaise non plus, on ne m’entendait pas, c’est tout. Je n’aimais pas l’autorité, je n’aimais pas l’école. J’ai perdu mon père à l’âge de seize ans. Alors, j’ai commencé à travailler comme serveuse. »

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La perte du père est le premier tournant. De 2010 à 2012, Nina se lance dans des séries d’une noirceur absolue – j’ajouterai de rougeur, quand le sang dégouline si délicatement – aux noms évocateurs : Bloody Brain, Midnight of the other side, Siamese sex games

Pour Nina, il s’agit alors d’un défouloir, d’un exutoire : « Les photos reflètent l’état d’esprit que j’avais à l’époque. De la colère ! De la tristesse… . J’appelais une amie à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et nous allions dans des endroits abandonnés. La série Bloody Brain a été faite dans un ancien orphelinat près de Beaumont La Ronce. C’est un terrain de jeu particulier, dangereux… Je me suis fait courser par des manouches, et un jour, j’ai trouvé un pendu. Ça m’a complètement retournée… »

Nina décide alors de passer un long moment sans refaire de photographies : « C’est très dur encore pour moi. C’est une mauvaise période de ma vie. Les photos sont là, je ne peux pas les supprimer. » On a l’impression que Nina voudrait presque s’en excuser : «  Un ami est reparti de chez moi, pas bien, après les avoir regardées. Ça m’a gêné. Je suis incapable de refaire ça depuis que je suis maman. Pour moi, elles ne sont pas trashes, pas dégueulasses, les gens ne les voient pas comme je les vois… »

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Le second tournant est la naissance de Marcus, son petit bonhomme de 18 mois : « En devenant maman, je me suis mise à voir les gens autrement, j’ai eu envie de les rencontrer et de les prendre en photo. » Nina utilise alors les réseaux sociaux pour recruter des volontaires qui viennent se faire tirer le portrait chez elle.

Depuis, des hommes et des femmes de toutes origines, de tous milieux sociaux, défilent sous son objectif : « c’est principalement des gens que je ne connais pas, et des fois ça craint… Mais je prends tout le monde. »

Je demande à Nina ce qui motive ces gens à venir se faire photographier : « Certains viennent parce qu’ils trouvent les gens très beaux sur les photos et ils veulent se trouver beaux aussi, il y a aussi celles qui sont déjà très belles et qui veulent se trouver plus belles encore ! (Sourires…) Le but, c’est qu’ils se trouvent beaux et se reconnaissent. »

Avant les prises de vue, Nina prend le temps de discuter, « le temps qu’ils se sentent à l’aise… » Ensuite, la séance dure sept ou huit minutes. Nina n’a pas de studio photo, elle assoit son cobaye sur un petit tabouret noir, juste à l’entrée de sa maison, là où la lumière du jour caresse le sujet. Toujours au même endroit.

Je demande à Nina quel est ce secret si bien gardé pour qu’aucun de ses portraits ne se ressemble : « Je n’en sais rien. Il ne faut surtout pas qu’ils lèvent le menton ! Je les prends simplement comme moi je les trouve beaux… J’aime la rencontre d’un jour… »

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Dans le même temps, Nina travaille sur une autre série, aux cadrages plus larges et incroyablement maîtrisés. Les gens tatoués. L’objectif est de sortir un livre à terme, mais aussi de montrer à quel point les gens tatoués n’ont rien d’exceptionnel. « On ne vous embauche pas parce que vous êtes tatoués. Même pour des boulots de merde… On est forcément sale et camé jusqu’à l’os quand on est tatoué ! Dès que le tatouage est visible, on ne trouve plus de boulot. Dans la série, l’une des modèles est chiropracteur, elle m’a demandé de changer son prénom, sinon elle perdait des clients ! »

Nina, pour cette série, se déplace, pousse la porte et entre dans l’intimité de ces personnes : «  On discute, on voit ensemble ce qu’ils ont l’habitude de faire… L’une d’entre elles m’a dit : Tu veux vraiment savoir ? Je passe ma vie aux chiottes avec mon portable… J’ai dit : Allons-y !  Il y a très peu de mise en scène… Il y en a un qui lit son bouquin Batman, vautré dans son canapé, et il lit vraiment son bouquin Batman ! »

Il n’est pas rare que d’autres photographes se rapprochent de Nina ou viennent se faire tirer le portrait. Peut-être pour découvrir quelles techniques se cachent derrière ce talent brut : « Mais je n’ai aucune technique !  Je fais au manuel, au pif. Ça agace d’autres photographes qui ne comprennent pas ça… Je ne fais pas de retouche, ça me gonfle, je passe au maximum une minute sur une photo… Je suis incapable de dire si elles sont bien mes photos, je ne sais pas quand une photo est belle ou pas… »

D’ailleurs, Nina est fascinée par les dessinateurs, pas par les photographes dont elle ne connaît guère que quelques noms. Elle s’en fiche à un point que vous ne pouvez imaginer… Aucune influence, peu de technique. « La photographie n’est devenue une passion qu’à partir du moment où j’ai fait des portraits, car avant, c’était juste un besoin… Je veux réussir dans la photo, mais c’est difficile avec le portrait de personnes… Je ne veux pas faire de petits boulots en photo, j’ai peur que ça n’abîme ma passion, alors je préfère vendre des fringues comme en ce moment… J’ai aussi été bouchère, factrice, serveuse… »

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En mon for intérieur, je souris, depuis longtemps que je ne jure que par les autodidactes, j’en ai une vraie sous les yeux…  « Je peux te prendre en photo ? » Et merde… C’est sans doute pour cette raison que j’ai dit : « Oui. » Sans vraiment d’hésitation. Une nana qui n’a qu’un œil pour photographier et qui s’en contrefout du reste. Le seul moyen de me donner confiance…

Me voilà sur le tabouret, non sans mon clope et ma casquette. Faut pas déconner, il fallait bien que je me planque un peu derrière mes accessoires préférés. Je dis alors à Nina qu’on ira jusqu’au bout, que je jouerai le jeu, que je publierai cette photo impossible…

« Recule-toi, regarde-moi, j’aime bien, t’as une gueule… » Du Nina dans le texte. 25 balais à un type qui en porte difficilement 40. Un talent dingue. Tout est ainsi résumé… Et si un jour, vous voulez boire un café noir et vous faire tirer un portrait, vous saurez chez qui sonner. Et vous embrasserez Gut de ma part…

Texte : Donatien Leroy, Battements de Loire
Portrait noir et blanc de Nina : Donatien Leroy

Toutes les autres photographies : Nina Linstemps

Nina expose au salon Tours Vintage Legend les 5 et 6 décembre 2015 au Vinci (Tours)

Pour découvrir son travail :
Le site officiel
La page Facebook

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