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La captive aux yeux clairs
#1 Tiphaine Populu, photographe ambrotypiste

Bienvenue dans l’antichambre de Tiphaine Populu. Ici, pas de mots, juste ce temps pour regarder intensément son travail. L’éprouver. Le trouver. Le rencontrer. Je raconterai ensuite, dans une autre publication, un peu d’elle, de son travail, de cette rencontre. Mais chut ! Ouvrez les yeux !

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La captive aux yeux clairs
#2 Tiphaine Populu, photographe ambrotypiste

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Je ne savais pas, ce jour-là, que je serais amené à m’asseoir sur un vieux fauteuil de style Second Empire, tout droit sorti d’Emmaüs pour une petite dizaine d’euros, un tissu vert tendu sur une ficelle derrière moi, à devoir m’immobiliser près d’une minute sous l’œil amusé d’une ambrotypiste.

img_8752wImaginez-vous un peu assis là devant une énorme bête faite de bois, digne du Cheval de Troie, que la jeune ambrotypiste peine même à déplacer, dans laquelle elle a savamment placé une plaque de verre imbibée de collodion censée capter à jamais la mine impressionnée que vous affichez.

L’ambrotype a été créé en 1851. Rassurez-vous, Tiphaine Populu n’a que 29 ans. La bête, devant moi, appartenait à son grand-père, lui même photographe. Tiphaine lui redonne vie, il y a quelques années, en passant des heures à nettoyer salissures et moisissures.

Je regarde autour de moi, les balcons sont vides, Tiphaine m’a bien prévenu qu’une dame en face lorgne souvent par là, interrogative, ou qu’un homme se fait parfois quelque peu voyeur. Mais je ne suis pas peu fier, je suis le premier inconnu dont elle compte dérober l’âme à coups de plaque de verre. J’adopte alors une pose très churchillienne.

img_8767wLes autres jours, Tiphaine pose elle-même sur ses propres créations. « Les gens ont du mal à intégrer le fait que je sois sur les photographies et que je n’ai pas d’assistant. C’est ma ficelle, mon assistant. » Une longue ficelle accrochée là à sa cheville et là au bouchon qui recouvre l’objectif. Aujourd’hui, Tiphaine retire ce bouchon avec sa propre main et lance le chronomètre.

« Généralement, je sais comment je la veux l’image, je prends alors position, je tire sur la ficelle et le bouchon tombe par terre. Je décompte alors le temps dans ma tête, mais parfois j’ai des absences.  Le résultat est toujours plein de surprises. Il y a tellement d’étapes où il faut être attentif à tout, il faut vraiment prendre soin de l’image. »

Mes yeux clignent de plus en plus, quand Tiphaine repose le bouchon sur l’objectif et m’autorise enfin à respirer. Tiphaine me raconte un peu d’elle, fille et petite-fille de photographe, et comment elle vécut son enfance sans le moindre livre, ni le moindre morceau de musique, à la maison.

« Entre 11 et 18 ans, avec ma sœur, on était dans une maison, entourées de forêts, de rivières et de champs. Et des voisins vieux et pas très rigolos. Le soir, après l’école, je dessinais parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire.  »

Grandir sans livres et sans musique. « La première fois que j’ai découvert la musique, on m’a offert un CD de Chopin, et je l’ai écouté sous mon oreiller. La culture venait d’à côté. Et même du fripier auquel je volais des livres. Un jour, il s’en est rendu compte, et il m’a fait travailler ! Il écoutait France Culture. J’ai toujours saisi toutes les rencontres pour découvrir. »

Un soir, après la lecture de ce texte, Tiphaine m’écrit :
« J’étais employée communale un été dans mon village, Frazé, et celui qui m’a offert un cd, c’était un pianiste, qui m’a offert son interprétation des Nocturnes de Chopin. C’était l’été 2008. J’étais à la commune, je m’occupais de l’eau et un peu du reste aussi. J’étais allée distribuer des prospectus pour la fête de la musique aux Frazéens et je suis tombée sur des gens avec qui j’ai discuté, qui m’avaient remarquée, je ne sais pas pourquoi, et qui m’avaient demandé si je connaissais leur fils qui faisait de la musique. Et ce monsieur, un type d’une quarantaine d’années est venu me voir car j’étais de service ce soir-là. Il avait déchiré un bout de nappe d’une table, dessiné un snoopie avec un petit mot gentil et m’avait offert son cd. Plus tard, j’ai pris un train pour Paris, deux ans après peut-être, et je suis allée l’écouter jouer les Nocturnes aux Invalides. C’est la première musique dont je me souvienne. J’ai eu plein de belles histoires, parce que j’ai trop de chance dans la vie, je rencontre plein de belles personnes. Les gens pensent que je n’ai pas de chance parce qu’ils entendent le mot épilepsie, avortement ou encore incendie et j’en passe. Mais moi, je suis persuadée que je suis protégée par quelque chose qui fait que je vis des belles histoires. J’ai été « captive » de tout un tas de trucs, je crois. Mais j’ai toujours trouvé de quoi me libérer, je nais de cette tension. »

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Tiphaine dépose alors la plaque de verre dans un bac rempli de fixateur. « Tu vas voir dans quelques secondes. » Et, effectivement, et comme par magie, des ombres commencent à surgir et j’ai presque trop peur alors de trop ressembler au bon vieux Winston.

Tiphaine suit ensuite un double cursus universitaire en Lettres et en Histoire de L’Art. « Ici, à Tours, aucun cours sur la photographie n’était donné. Un prof me dit un jour : « C’est pas vraiment un art la photo. » Moi qui pensais que mon père était un artiste ! » Elle devient ensuite professeure de Français, « parce que l’art n’est pas un métier », disait-on. Ou dit-on encore.

Le visage apparaît. Les formes et les ombres se dessinent. « Même la boucle d’oreille ! », se réjouit Tiphaine. Je ne me souvenais même plus en porter une.

Il y a quelques mois, Tiphaine se retire de son métier pour des raisons de santé. « Ma série Défaillances me permet de matérialiser la dépression, et la technique du collodion, sa rigueur, m’a obligée à la maîtrise, alors que je ne maîtrisais vraiment plus rien ».

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Je regarde encore, accroché là sur un mur, un autoportrait dans lequel le front de Tiphaine semble troué par l’une de ces taches, si propres à la technique du collodion. « C’est une technique qui apporte des imperfections aux images, mais elle est domptable. Beaucoup s’en foutent des taches, mais quand il y a trop de taches, tu perds l’image. Le procédé peut te voler la photographie. Avec l’expérience, on parvient à maîtriser les artefacts, qui viennent alors donner un plus à l’image. »

Tiphaine le regarde aussi, mais Tiphaine est plutôt virevoltante, et sacrément bavarde. J’imagine qu’elle a déjà réfléchi à tout ça, pendant ses longues heures de travail, laborieuses et solitaires. « J’ai l’impression de composer l’image plus comme un peintre que comme un photographe. Je compose avec des lignes de force, avec des masses, l’objet n’a pas une fonction, mais une forme, il rendra une masse sombre ou une masse claire. »

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Je me dis alors, sans lui dire, et peut-être que je me trompe, qu’aux yeux de Tiphaine tout est peut-être mal foutu, mais que rien n’échappe à la beauté. La beauté mal foutue, à contre-courant de ce qu’on nous donne à voir, de ce qu’on essaie de nous faire voir. « En numérique, je photographiais à travers des vitres sur lesquelles je mettais tout un tas de truc. Le numérique était trop lisse, ça ne me convenait pas. Une réalité altérée, cela correspond plus à la manière dont je vis les choses et les réfléchit. Mes crises d’épilepsie, c’est ma réalité, et dans les prises de vue numériques, elle n’était pas là. »

Elle sourit. «  Je crois que je suis une fille invivable, déjà parce que j’ai investi tout le salon. Tout ça prend énormément de place, dans le quotidien, les conversations aussi sont propices aux images qui vont naître. Je peux être très présente, comme je peux m’absenter d’une minute à l’autre. »

Tiphaine évoque encore son achat d’un camion de pompier qu’elle souhaite aménager sans doute pour prendre un peu l’air avec un ambrotype à taille humaine. Pour le transporter, un brancard fera bien l’affaire. On se demande bien pourquoi on s’embarrasse d’objets toujours plus minuscules de nos jours.

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Quatre heures ont passé. Le temps aussi, très vite. Il y a quelque chose qui navigue entre patience et urgence chez Tiphaine. Mais il y a aussi ce regard bouleversant, qui tantôt se brouille d’émotions et tantôt se remplit de rires, ce regard qu’un jour un professeur n’avait pu soutenir. Il avait lancé alors à la jeune fille : « Populu, sortez d’ici ! »

Un regard assurément. Sur elle et qui se porte sur nous. Il ne nous reste guère d’autre alternative, devant ses œuvres, qu’à détourner le regard ou plonger dedans. Au risque, brutalement, d’y retrouver quelque chose que nous avions, en route, renoncé à chercher.

Mais pourquoi renoncer ?

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ep01Texte : Donatien Leroy
Photographies : Le portrait servant de trame à notre histoire par Tiphaine Populu
Photographies de Tiphaine et de l’atelier de Tiphaine : Donatien Leroy

En savoir plus sur Tiphaine Populu :
Son site web ; http://www.ambrotiff-populu.com/ambrotiff
Son blog : http://ambroblogphoto.blogspot.fr/
Sur Facebook : https://www.facebook.com/ambrotiff/

Dans Chasseur d’Images, n°387, octobre 2016

Le titre « La captive aux yeux clairs » est emprunté au roman d’Alfred Bertram Guthrie et au un film de Howard Hawks.

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